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Joseph E. Stiglitz (1943 – )

Prix Nobel 2001 (Etats-Unis)

Joseph Eugene Stiglitz est né le 9 février 1943 à Gary (Indiana) d’un père dirigeant d’une agence d’assurance et d’une mère institutrice. Il a un frère et une soeur.

Il débute ses études en 1960 à l’Amherst College (Nouvelle Angleterre). Ses matières principales sont la physique puis les mathématiques et l’histoire. Il passe l’année 1964 au Massachusetts Institute of Technology (MIT) où il aborde l’économie avec, entre autres, quatre futurs prix Nobel comme professeurs (Paul Samuelson – 1970, Robert Solow – 1987, Franco Modigliani – 1985 et Kenneth Arrow – 1972). Il soutient son doctorat en 1967.

Les années passées au MIT seront déterminantes dans sa formation, tant dans les méthodes de l’université de Cambridge, et ses modèles simples destinés à répondre à des problèmes concrets qui s’opposent aux approches plus abstraites des modèles d’équilibres généraux, que dans les rencontres académiques puisque son premier article est écrit avec George Akerlof, qui recevra également le prix Nobel.

A peine diplômé, Stiglitz a l’opportunité d’éditer les "collected papers" de Paul Samuelson. Ce dernier sera d’ailleurs une de ses influences. Il commence sa carrière comme professeur assistant au MIT (1966-1967) puis comme assistant, et ensuite professeur associé à la Cowles Foundation (1967-1970). Grâce à une bourse de la fondation Rockefeller, il mène des recherches au Kenya, à l'University College de Nairobi (1969-1971). Ces deux années lui permettront de porter un regard neuf sur la théorie économique.

A son retour, il est nommé professeur d'économie (au département d'économie et à la Cowles Foundation) de l'université de Yale (1970-1974). Pendant l'année universitaire 1973-1974 il est professeur invité au St. Catherine's College d'Oxford. Il devient ensuite professeur d'économie à l'université de Stanford (1974-1976) puis professeur de politique économique à la chaire Drummond de l'université d'Oxford (1976-1979). A son retour aux États-Unis, il enseigne pendant 10 ans à l'université de Princeton (1979–1988). Dans les années quatre-vingt-dix, il effectue des recherches au sein du National Bureau of Economic Research (NBER) et de l'Institute for Policy Reform (IPR). Entre 1988 et 2001, il enseigne au sein de la Hoover Institution à l'université de Stanford et sera professeur invité à la Brookings Institution ainsi qu'à l'université de Columbia (2000), où il enseigne toujours.

Stiglitz a reçu de nombreuses reconnaissances académiques. Il est en 1979 récompensé par la médaille John-Bates-Clark de l’American Economic Association qui distingue le meilleur économiste américain de moins quarante ans. Il a également reçu, en France, l'UAP Scientific Prize en 1989. Il a été nommé professeur honoraire d’une vingtaine d’universités. Il a été invité par de nombreuses fondations privées (Ford Foundation, Bell Labs, etc.), dans des administrations d'Etat (ministère du Travail, de l'Intérieur, de l'Energie, de la Justice, etc.) ou des organisations internationales (Banque mondiale, OCDE, Banque de Développement Interaméricaine). Il a dirigé le Comité de politique économique de l'OCDE de 1993 à 1995. Il a conduit la délégation américaine à l'OCDE (1996) et a été membre de la délégation américaine au sommet du G7 sur l'emploi qui s'est tenu en France la même année.

Stiglitz est un des fondateurs d'une nouvelle branche de l'économie, "l'économie de l'information" dont un des objets est d'explorer les conséquences des asymétries d'information, et d'élaborer des concepts comme ceux d'antisélection ou de hasard moral, qui se sont imposés dans la discipline à la fois pour leur valeur heuristique mais aussi pour leur capacité à offrir des prescriptions de politique économique. Il est aussi connu pour ses contributions à l'analyse macroéconomique, la théorie monétaire et financière (analyse du rationnement du crédit), à l'analyse du développement, la théorie du bien-être et de la distribution des revenus, etc.

Il est un des fondateur du Journal of Economic Perspectives (JEP) dont l'objet est de réduire l'écart entre le grand public et les journaux académiques. Le JEP privilégie des articles basés sur des données récentes, offrant une analyse économique des discussions politiques d'actualité et ouverts aux réflexions empruntant différentes matières.

Stiglitz est aussi un homme engagé. Etudiant à l’université d’Amherst, il s'implique dans les instances représentatives de la vie universitaire (il est élu président des étudiants en troisième année), puis dans diverses associations. Il participe ainsi à la "marche sur Washington" où le révérant Martin Luther King donna son célèbre discours  "I have a dream".

Universitaire, il devient membre du Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche à  partir de 1993. Institution qu'il présidera entre 1995 et 1997. Cette position clé dans l'administration Clinton lui permettra d'être nommé économiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale de 1997 à 2000. Dans ce cadre, il a mené de nombreuses missions dans des pays d'Afrique d'Asie, d'Amérique latine et d'Europe de l'Est, accumulant une connaissance des relations entre Etats et institutions financières internationales.

De retour à l'enseignement à l'université de Columbia (New-York), il crée l'organisation Initiative for Policy Dialogue (IPD) en juillet 2000 dont le but est "de promouvoir des réflexions alternatives sur la mondialisation dans les pays développés".

Auteur d'articles académiques de haut niveau, ceux qui lui valent la plus haute reconnaissance académique par le jury suédois, Stiglitz est aussi un auteur fécond d'ouvrage de vulgarisation universitaire : ses textbooks servent de base à nombre d'étudiants ; il est aussi auteur d'ouvrages et d'articles de presse qui s'adressent à un large public. L'éclat de sa démission de la Banque mondiale lié à ses talents de vulgarisateur lui donnera une visibilité renforcée par un prix Nobel. Sa critique des institutions financières internationales rencontrera un large succès tant chez certains libéraux, qui ne partagent pas les positions néolibérales ou les méthodes du FMI voire de la Banque mondiale, que chez les alter mondialistes partisans d'un développement national ou défendant une autre mondialisation. Globalization and Its Discontents (2001) a été traduit en plus de 20 langues (La grande désillusion en français) et a contribué de faire de Stiglitz un des économistes les plus connus du grand public.

Le Nobel

Le 10 octobre 2001, le professeur Joseph E. Stiglitz a reçu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, avec George A. Akerlof et A. Michael Spence pour "leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d'information"

L'asymétrie d'information survient lorsque l'une des parties (généralement l'offreur) dispose de plus d'informations que l'autre composante du marché : les salariés connaissent davantage leurs capacités productives que les entreprises, les acheteurs d'une police d'assurance en savent davantage sur leur santé ou leurs comportements "à risque" (tabagie, alcoolisme, pratiques dangereuses) que la compagnie d'assurance, l'emprunteur a une meilleure connaissance de son marché potentiel que le prêteur, etc. Certaines asymétries d'informations sont inhérentes à la nature humaine (sa connaissance personnelle) et d'autres sont issues du processus économique (les employeurs d'un salarié ont davantage d'informations sur ses capacités productives que les futurs employeurs). Bref, l'asymétrie d'information est courante dans les interactions marchandes.

Le constat qu'un côté du marché est généralement mieux informé que l'autre a des implications importantes. Il est au cœur des travaux d’A. Michael Spence, de George A. Akerlof et de Joseph E. Stiglitz qui ont posé, dans les années 1970, les fondations d'une théorie générale des marchés avec asymétrie d'information. Ainsi, en dépit de leur différence de parcours et d’intérêt, le jury du Nobel a tenu a associé ces trois économistes dont les travaux ont changé la manière dont on aborde le fonctionnement des marchés.

Le jury du Nobel a particulièrement distingué l’attention portée par Stiglitz aux réponses liées au problème d'antisélection de la part des acteurs moins informés. Ces acteurs obtiennent généralement de l'information auprès d’acteurs mieux informés : c’est le processus de "screening" (criblage ou dépistage). Il a démontré comment et quand les agents économiques les moins informés pouvaient améliorer leurs revenus ou leurs résultats par le moyen de procédure de criblage. Le jury du Nobel, souligne d'ailleurs l’importance de l'article "The Theory of  'Screening' Education, and the Distribution of Income" (1975), American Economic Review 65, 283-300.

L'information sur le marché du travail : une théorie du signal

L'importance de l'information dans l'économie, sa création, sa diffusion, son rendement, et les difficultés de se l’approprier sont au cœur de la recherche de Stiglitz.

Il a démontré comment et quand les agents économiques les moins informés pouvaient améliorer leurs revenus ou leurs résultats par le moyen de procédure de criblage.

Ses premières réflexions sur le marché du travail doivent beaucoup à son séjour kenyan. A l'époque, Michael Todaro et John Harris avaient formulé un modèle simple pour expliquer les migrations de travail du secteur rural vers le secteur urbain qui prend en compte le chômage. Ils offraient un modèle d'équilibre général du chômage puisque dans ces modèles, les salaires élevés attirent les travailleurs ruraux dans les centres urbains. Cependant, ce type d'approche n'expliquait pas pourquoi il existe des salaires supérieurs au salaire minimum, alors qu'il ne semblait pas que le gouvernement où les syndicats aient les capacités d'imposer ces hauts salaires. Harvey Leibenstein en postulant que des hauts salaires conduisaient à une forte productivité permettait de garder le cadre théorique. La théorie du salaire d'efficience expliquait pourquoi les entreprises n'avaient aucun intérêt à baisser les salaires bien que l'offre d'emploi soit excédentaire.

Cependant, au Kenya, les salaires étaient fixes et non déterminés par le niveau de productivité. De plus, dans les villes africaines, le chômage de masse ne saurait être expliqué par l'existence de syndicats ou d'un salaire minimum. Ce dernier, même s'il peut être inscrit dans la loi, n'est que rarement respecté, notamment dans les secteurs de l'économie informelle qui assurent l'essentiel de la production marchande. Quels sont les incitations et les mécanismes utilisés par les employés et les employeurs pour acquérir et transmettre des informations ?

L'employé qui sait que ses capacités productives sont supérieures à celle de la moyenne sur le marché a intérêt à convaincre l'employeur de ses capacités. A l'inverse, un actif avec une aptitude inférieure à la moyenne n'a aucune incitation à révéler cette information. Il y a donc des incitations de la part des individus à révéler, ou ne pas révéler des informations. De même, les employeurs ont un intérêt à identifier les salariés les plus productifs, de trouver un moyen de les distinguer, de les signaler mais seulement s'ils peuvent garder cette information pour eux.

L'hypothèse du criblage ("screening hypothesis") postule que l'éducation est un filtre par lequel les talents innés sont identifiés. Le but de l'éducation est de confirmer les capacités individuelles à être adapté à un emploi plutôt que de chercher à qualifier un salarié sur un nouveau poste.

La théorie proposée par Stiglitz permet aussi de souligner que les entreprises sur le marché n'acceptent pas "passivement" le salaire du marché. Dans un environnement compétitif, les firmes peuvent offrir des salaires plus élevés que les autres. D'autant que si toutes les firmes proposent le salaire d'équilibre du marché, il peut être avantageux pour une firme d'offrir une rémunération plus élevée de manière à attirer les salariés les plus productifs.

Michael Rothschild et Joseph Stiglitz : révéler l'information

Bien que les membres du jury ne l'aient pas récompensé, le nom de Michael Rothschild est indissociable des travaux de Stiglitz sur les asymétries d'information.

En effet, dans leur article "Equilibrium in Competitive Insurance Markets: An Essay on the Economics of Imperfect Information" (1976) Rothschild et Stiglitz se sont demandés ce que des agents moins bien informés pouvaient faire pour améliorer leur sort. Ils ont montré comment ils pouvaient extraire de l'information d'agents mieux informés en offrant un large choix de contrats.

Comme les signaux de marchés, les "screening by self-selection" permettent des gains mutuels dans des transactions qui ne seraient pas réalisables compte tenu des phénomènes de sélection adverse. Dans le domaine de l'assurance, par exemple, les compagnies (agents peu informés) offrent des contrats qui permettent de classer les clients (agents informés) en différentes catégories de risque. Les clients anticipants de faibles risques préféreront payer de faibles primes même s'il faut accepter des franchises élevées, alors que les clients ayant des comportements à risque élimineront cette dernière option.

Une théorie des incitations

Lorsque l'information est parfaite, les individus sont rémunérés pour une tâche particulière. Dans le cas d'information imparfaite, les entreprises doivent motiver, inciter, contrôler, récompenser les bonnes performances observées et sanctionner les mauvaises.

Dans le cas du métayage (sharecropping), le fermier donne une partie de la récolte comme loyer. C'est un mode d'exploitation de terre répandu dans les pays en développement où les travailleurs doivent restituer la moitié, parfois les trois-quarts, de la récolte au propriétaire des terres. À première vue, cette forme d'arrangement (équivalent à une taxe de 50 % de la production) apparaît élevée voire inefficiente. Pourtant, Stiglitz attire notre attention sur le fait que si le travailleur choisit de payer un loyer fixe en argent, cela le conduit à supporter tous les risques, notamment celui des fluctuations des récoltes. Ainsi, dans le cas d'une mauvaise récolte, après des intempéries par exemple, la production diminue, donc les recettes, mais le loyer fixé en argent reste le même. Dans le cas où le travailleur serait salarié, le propriétaire devra surveiller sa productivité. L'attention sur les processus d'information permet de souligner que l'implication du travailleur ne peut être observée par le propriétaire des terres, qui constate seulement le niveau de la production après la récolte (dans un domaine ou le niveau de la production n'est pas parfaitement corrélé avec l'effort).

Ainsi, cette forme de métayage apparaît comme un compromis entre les risques portés par le producteur et les incitations à travailler supportés par le propriétaire. Ce contrat doit être pensé comme la combinaison d'un contrat de location plus un contrat d'assurance, dans lequel les propriétaires "remboursent" une partie de la location si la récolte est mauvaise ! De plus le professeur Joseph E. Stiglitz souligne qu'il n'est pas rationnel, contrairement au postulat de marchés parfaits et complets, qu'il y ait une assurance complète contre les risques de mauvaise récolte car une telle assurance réduirait les incitations.

Pour un nouveau "paradigme" en économie

Stiglitz souligne un paradoxe : les économistes utilisent l'hypothèse de l'efficience informative mais ils se concentrent généralement sur un seul problème d'information, celui de la rareté (ou l'information sur le niveau des ressources disponibles). Pourtant, les agents économiques sont confrontés, lors de chaque décision, à des incertitudes informationnelles, notamment sur les prix, la qualité ou les quantités des biens et services échangés sur les marchés. D'où la nécessité d'un nouveau regard sur les phénomènes économiques et les comportements des acteurs.

Pour Adam Smith (1776), le marché conduit à un résultat efficient "comme si une main invisible"  permettait la régulation des échanges. Les débats économiques se sont alors focalisés sur l'efficacité de l'économie de marché et les relations appropriées entre l'Etat et le marché. L'hypothèse d'une régulation "naturelle" des marchés conduisait à donner une place limitée à l'intervention étatique.

Cependant l'expérience africaine de Stiglitz l'a conduit à s'interroger sur les imperfections de l'information, l'absence de marché et la persistance d'institutions comme le métayage. Lorsque des travailleurs doivent donner 50 %, voire plus, de leurs revenus aux propriétaires des terres, il est difficile de supposer qu'il s'agit ici d'un bon fonctionnement du marché. De surcroît, quelle que soit la partie du monde étudiée, le marché du travail ne s'équilibre pas et les chômeurs ont rarement accès au marché des capitaux (ou pas à des conditions convenables) ou ne peuvent pas toujours s'acheter une assurance pour se couvrir contre ce risque. Bref, "les hypothèses irréalistes" renforcent la nécessité de nouvelles idées, de nouveaux modèles, pour les pays en développement mais aussi pour les États-Unis ou les pays européens, d'autant que pour Stiglitz les théories traditionnelles ne semblaient pas s'intéresser à la pauvreté, au chômage, aux discriminations, aux inégalités qui se développent les pays développés.

L'attaque contre les postulats de l'analyse néoclassique s'opère principalement dans cinq directions.

Premièrement, après avoir souligné que pendant plus de 100 ans, les économistes ont construit des modèles avec l'hypothèse d'une information parfaite, il souligne une "trahison" historique de modèles néoclassiques qui ont ignoré les interrogations de leurs prédécesseurs. Par exemple, il affirme qu'Adam Smith anticipait la réflexion sur la sélection adverse quand il note que la hausse des taux d'intérêt pouvait entraîner une sortie des meilleurs emprunteurs. Bref, les héritiers ont été autistes face aux interrogations qui pouvaient remettrent en cause leurs conclusions sur l'efficience des marchés.

Deuxièmement, il dénonce l'aveuglement face à des réalités empiriques, comme la forte volatilité des actions, le comportement des firmes, les cycles d'activité, etc. qui ne peuvent être conciliées avec la théorie standard et l'hypothèse de marchés parfaits. D'une manière générale, le professeur Joseph E. Stiglitz est convaincu que les dynamiques de changement, les processus d'évolution économique ne peuvent être correctement décrits par des modèles d'équilibre général.

Troisièmement, il conteste une approche qui sépare efficacité et équité. Ce "point de vue conservateur" conduit à occulter que la réglementation et l'intervention de l'Etat. D'une façon mécaniste, voire "idéologique", les modèles d'équilibre général occultent le rôle des institutions car les marchés peuvent les remplacer.

Quatrièmement, les tentatives d'amélioration de  la science économique sont vaines sans l'hypothèse d'une information imparfaite. Ainsi, pour Stiglitz les recherches sur les fondements microéconomiques de l'analyse macroéconomique offrent des résultats peu convaincants si elles restent basées sur des hypothèses de marché en concurrence pure et parfaite. Les récessions accompagnées d'un chômage de masse sont symptomatiques des échecs de marché. Analyser les conséquences de l'imperfection d'information dans le fonctionnement des marchés devrait permettre de construire des modèles macroéconomiques pouvant expliquer pourquoi les chocs économiques existent et durent, pourquoi il existe du chômage, pourquoi on constate des phénomènes de rationnement du crédit, etc.

Enfin, la notion d'information n'est pas traitée avec le sérieux nécessaire. Certes des économistes, comme George Stigler (1961), ont reconnu l'importance de l'information mais celle-ci n'est traitée que comme un coût de transaction. L'information est incorporée comme input dans les fonctions de production : c'est un facteur de production. Elle est un simple service dont le prix est déterminé par une offre et une demande.

Stiglitz n'invite pas seulement à approfondir la réflexion sur l'information, il propose une nouvelle rupture épistémologique, une révolution intellectuelle, "nouveau paradigme de l'information" qui remet en cause les fondations même de l'analyse traditionnelle en termes d'équilibre général, de marchés en concurrence pure et parfaite. Ce paradigme doit permettre de contester les "lois" de base de l'économie, notamment la loi de l'offre et de la demande, en ce qu'elle postule l'équilibre de marché ou la loi du prix unique, qui suppose qu'un même bien est vendu à un seul prix sur le marché. Il remet aussi en cause l'hypothèse des marchés efficients, postulant que le prix des actions contient tout l'information pertinente. Ce paradigme doit permettre d'introduire l'existence d'équilibres multiples (certains peuvent être des équilibres de Pareto), des croyances, des effets d'hystérésis, des effets aux conséquences irréversibles, voire la possibilité qu'une situation d'équilibre n'existe pas, même dans le cas d'une faible imperfection d'information.

Cette "révolution" n'est pas aisée. Stiglitz souligne la difficulté à développer des modèles d'information imparfaite. En effet, s'il n'y a qu'une façon de modéliser l'information parfaite, il y a une infinité de manière de définir les cas d'information imparfaite. De plus, il n'est pas simple de définir un modèle de comportement de l'information et de justifier les hypothèses privilégiées. Enfin, constater ou postuler que la nature de la concurrence n'est pas la même selon les marchés (du travail, de l'assurance, du capital, etc.) est plus simple que de proposer une modélisation de cette différence.

Enfin, de façon plus ambitieuse encore, le professeur Joseph E. Stiglitz, veut développer une "politique économique de l'information" qui étudierait l'impact économique de l'information mais aussi son rôle dans les processus politiques. Les imperfections comme les asymétries d'information envahissent tous les aspects de la vie économique et sociale. De plus, une entreprise intellectuelle de ce type doit, selon lui, permettre d'expliquer des phénomènes auparavant occultés, mais aussi de repenser le rôle de l'Etat dans la société.

Critique du FMI par un "insider"

Stiglitz est surtout connu, et reconnu, pour ses critiques des institutions financières internationales, notamment le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale.

La critique du FMI culmina en 2000 avec un article dans The New Republic dans lequel Stiglitz dénonce le manque de transparence de l'institution, sa gouvernance anti-démocratique et son indifférence aux pays pauvres. Ses prises de position, iconoclastes pour un haut fonctionnaire international, entraîneront de fortes critiques tant de la part du FMI que du Trésor américain et conduiront James Wolfensohn, alors  président de la Banque mondiale, à lui demander de se taire ou de quitter la Banque mondiale. Sa démission fait de lui un des hérauts de la critique du FMI. Sa charge contre l'institution internationale peut se résumer en cinq points.

Il affirme tous d’abord que les institutions financières internationales (IFI) sont uniquement au service des pays occidentaux, principalement les Etats-Unis, alors qu'elles prétendent agir au service de la communauté internationale. Pour illustrer ses propos, il souligne que les encouragements libre-échangistes des IFI restent aveugles au protectionnisme des pays riches. Contrairement aux discours, il constate que les pays du Nord ferment leurs frontières à de nombreux produits en provenance des pays du Sud, ce qui défavorise leur développement.

Stiglitz pointe aussi un mode de fonctionnement et de gouvernance antidémocratique. "Dans les démocraties modernes, nous attendons de toute autorité publique qu’elle soit responsable devant les citoyens. Les institutions économiques internationales ont échappé à cette responsabilité directe." L'accord tacite de séparation des postes de direction au sein de ces institutions entre la présidence de la Banque mondiale pour un Américain et celle du FMI pour un Européen étaye ce constat.

Il dénonce ensuite les "dogmes conservateurs" de la majorité des économistes dans ces institutions. Les défaillances des marchés sont nombreuses, notamment avec le développement du processus de mondialisation. Ces échecs justifient l'intervention des États et des organisations supranationales pour rétablir, dans une optique keynésienne, la stabilité économique et garantir la justice sociale. Contrairement aux modèles utilisés au sein du FMI, les marchés ne s’autorégulent pas toujours et/ou pas instantanément. Il stigmatise alors le "fanatisme" des économistes du Fonds qui imposent, par idéologie, l'hypothèse d'un marché pur et parfait comme une vérité. La valeur heuristique de cette hypothèse, souligne-t-il, est l'objet de débat et de fortes contestations au sein des économistes. "Le problème est que le FMI présente comme une doctrine reconnue des thèses et des politiques sur lesquelles il n’y a pas de consensus". De surcroît, une fois reconnues ses erreurs, la résistance des IFI est forte face aux idées de la science économique moderne. "Avec cette attitude et cet état d’esprit, il lui est difficile de tirer les leçons de ses erreurs. Le FMI a reconnu des erreurs dans la crise asiatique mais il s’est efforcé de limiter les critiques et les débats."

La critique de l'idéologie du FMI se poursuit par une dénonciation de la méthode des hauts responsables de l'institution chargés d'étudier les pays en développement : "dès leur descente d’avion, ils s’immergent dans les chiffres du ministère des Finances et de la banque centrale et, pour le reste, résident confortablement dans les hôtels cinq étoiles de la capitale." L'attaque se terminant par une contestation des prescriptions : "Un pays peut avoir une inflation faible, mais une croissance nulle et un chômage élevé. La plupart des économistes jugeront alors sa situation macroéconomique catastrophique. […]. Mais le FMI, semble-t-il, confond souvent fins et moyens, et perd de vue la préoccupation fondamentale : même si le chômage y est à deux chiffres depuis des années, il notera 'A' [la meilleure note] un pays comme l’Argentine tant que son budget paraîtra en équilibre et son inflation sous contrôle !" Pour Stiglitz, les IFI sont responsables des difficultés des pays en développement ces dernières décennies. Les politiques d’ajustement structurel dans les pays en développement, les crises financières, comme la crise asiatique de 1997, et les échecs dans la transition des pays ex-communistes vers l’économie de marché sont liées aux erreurs de prescriptions de ces institutions. Cette critique le conduit à redéfinir le champ d’action du FMI. Celui-ci doit revenir à, ce qui est pour Stiglitz, sa fonction initiale : la gestion des crises.

Enfin, plus que la mondialisation, c'est la manière dont elle a été gérée au sein des IFI par les grandes puissances, Etats-Unis en tête, qui est condamnée par Stiglitz. "Je suis certain que la mondialisation est potentiellement porteuse d'immenses bienfaits, tant pour les populations du monde en développement que pour celle du monde développé." Ainsi, loin de dénoncer ce processus de mondialisation, il s'exaspère face aux "promesses non tenues" des institutions internationales. Celles-ci trahiraient l'idéal de Keynes, une vision d'institutions au service de l'économie mondiale et non au service des puissances financières.

Un autre monde

Stiglitz a été chargé par le président de l'Assemblée générale des Nations unies de piloter une commission d'experts sur les réformes du système monétaire et financier international. Cette commission indépendante, dans laquelle siège aussi Jean-Paul Fitoussi ou Charles Goodhart préconise une réforme de la gouvernance des institutions de Bretton Woods et la création d'un conseil de coordination économique global.

Pour la "Commission Stiglitz", ni les Etats-Unis et ni le G20 ne proposent un cadre convaincant de régulation. Le premier parce qu'il est considéré comme "la source du problème", le second parce que ses propositions ne sont pas à la hauteur des enjeux.

La commission a synthétisé ses réflexions autour de 20 recommandations. Les 10 premières sont des mesures à court terme pour stimuler l’économie mondiale, les 10 dernières sont des mesures à long terme qui visent à prévenir le retour des crises. Pour transformer les bases de l’économie mondiale, la commission insiste sur la nécessité de renforcer la réglementation, de créer de nouvelles facilités de crédit, de modifier le système mondial de réserves et de créer un conseil de coordination des politiques économiques. S’inspirant du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui identifie et évalue les problèmes climatiques, ce Conseil mondial de coordination des politiques économiques serait une alternative au G20.

D'une façon générale, la Commission Stiglitz a souligné la nécessité d’établir une autorité mondiale de régulation financière dans le cade de l’ONU.

Un nouvel indicateur de progrès

La Commission de Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social a pour but de développer une "réflexion sur les moyens d'échapper à une approche trop quantitative, trop comptable de la mesure de nos performances collectives" et d'élaborer de nouveaux indicateurs de richesse. Lancée par le président français en janvier 2008, cette commission présidée par Stiglitz comprend de nombreux membres prestigieux dont quatre autres prix Nobel (Kenneth Arrow, Daniel Kahneman, James Heckman, Amartya Sen).

La "Commission Stiglitz" est divisée en trois groupes de travail qui traitent :

  • des questions classiques de mesure du PIB ;
  • d'environnement et développement durable ;
  • de la qualité de la vie.

Elle a recensé les interrogations qui se sont exprimées sur la pertinence des mesures actuelles de la performance économique, notamment les mesures de la croissance fondées sur les chiffres du Produit Intérieur Brut (PIB). La commission Stiglitz a fait ce constat simple : les indicateurs économiques actuels sont insatisfaisants. Elle ambitionne alors de proposer un indicateur alternatif au Produit Intérieur Brut pour mieux prendre en compte la mesure du bien-être social, le développement durable économique, écologique et social.

Les apports de la Commission Stiglitz sont donc nombreux :

  • elle offre une évaluation critique du PIB qui permet d'en souligner les insuffisances tant comme indicateur de performance économique que de progrès social ;
  • elle invite a réformer les comptes nationaux ;
  • elle élargit la réflexion des indicateurs de richesses à l'insécurité économique et sociale ;
  • elle affirme la nécessité d'une meilleure prise en compte des défis environnementaux ;
  • elle introduit la notion de "dépenses défensives", soit des situations où des activités qui augmentent le PIB correspondent à de pures réparations de dégâts occasionnés par d'autres activités qui augmentent le PIB ;
  • elle souligne l'intérêt d'indicateurs de "développement durable national" ou de richesses patrimoniales comme l'Epargne Nette Ajustée (ENA) élaborés par la Banque mondiale ;
  • elle insiste sur la nécessité de mieux valoriser (monétairement ou non) les activités non-marchandes et/ou non monétaires comme le travail domestique ou les loisirs, les services publics et leurs contributions.

Elle offre donc un écho au plus haut niveau de l'Etat aux réflexions dont le but est de remplacer le PIB, qui demeure  un indicateur exclusivement économique. Certains universitaires (Jean Gadrey et Dominique Méda par exemple) lui reprochent néanmoins son manque d'audace, notamment celui de ne pas briser le tabou de la monétarisation comme seule méthode d'évaluation des richesses. Pour eux, la Commission Stiglitz ne remet pas assez en cause une forme de comptabilité nationale "impuissante à intégrer des problèmes pour lesquels elle n'a pas été créée." De plus, les indicateurs envisagée pour se substituer au PIB ne prennent pas assez en compte les seuils écologiques critiques ni les questions de pauvreté. Enfin, certains critiques regrettent "le caractère faiblement démocratique du processus lui-même". Dominique Méda dans une tribune au journal Le Monde a souligné l'incongruité d'un aréopage destiné à réfléchir sur les conventions qui doivent encadrer la définition de ce que sont la richesse, le progrès ou la performance des sociétés qui ne comprend que des économistes, peu de femmes (deux) et aucun représentant de la société civile. Ainsi, la Commission Stiglitz, compte tenu de la forte popularité de son président, donne un écho institutionnel à la  nécessité de construire de nouveaux indicateurs de richesses… même si l'économiste, très critique sur les mondes de gouvernance des IFI, semble avoir oublié de convier à sa réflexion la diversité du social.

Principales publications

Articles
(1974a) "Incentives and Risk Sharing in Sharecropping", Review of Economic Studies 41, 219-255
(1974b) "Growth with Exhaustible Natural Resources: Efficient and Optimal Growth Paths", Review of Economic Studies 41, 123-38
(1975) "The Theory of  'Screening' Education, and the Distribution of Income", American Economic Review 65, 283-300
(1977) "Monopoly, Non-Linear Pricing, and Imperfect Information: The Insurance Market", Review of Economic Studies 44, 407-430

Articles en collaboration
Braverman A. et J. Stiglitz (1982) "Sharecropping and the Interlinking of Labor Markets", American Economic Review 72, 695-715
Dasgupta P. et J. Stiglitz (1980) "Uncertainty, Industrial Structure, and the Speed of R&D", Bell Journal of Economics 11, 1-28
Dixit A. and J. Stiglitz (1977) "Monopolistic Competition and Optimal Product Diversity", American Economic Review 67, 297-308
Grossman S. et J. Stiglitz (1980) "On the Impossibility of Informationally Efficient Markets", American Economic Review 70, 393-408
Rothschild M. et J. Stiglitz (1976) "Equilibrium in Competitive Insurance Markets: An Essay on the Economics of Imperfect Information", Quarterly Journal of Economics 95, 629-649
Shapiro C. et J. Stiglitz (1984) "Equilibrium Unemployment as a Worker Discipline Device", American Economic Review 74, 433-444
Stiglitz J. et P. Dasgupta (1971) "Differential Taxation, Public Goods and Economic Efficiency", Review of Economic Studies 38, 151-174
Stiglitz J. et A. Weiss (1981) "Credit Rationing in Markets with Imperfect Information", American Economic Review 71, 393-410
Stiglitz J. et A. Weiss (1983) "Incentive Effects of Terminations: Applications to the Credit and Labor Markets", American Economic Review 73, 912-927

Ouvrages
Globalization and Its Discontents, W.W. Norton & Company, Juin 2002
The Roaring Nineties, W.W. Norton & Company, octobre 2003
Making Globalization Work, WW Norton, septembre 2006