Des rapports sociaux positifs qui ne seraient pas complémentaires les uns des autres ne suffisent pas pour qu'une société soit constituée, car ils pourraient ne relier les individus que sous forme de couples isolés. Des amoureux dont chaque paire occupe un banc dans un square, un soir d'été, ne forment pas une société, aucun complémentaire ne reliant ces couples. Mais que le gardien du square prétende les expulser un peu avant l'heure de la fermeture, la protestation des uns soutiendra la résistance des autres et le gardien aura affaire avec l'unité d'un groupe social. En fait, dès qu'il y a multiplicité de rapports sociaux positifs entre des individus non trop éloignés dans le temps et l'espace, ces rapports deviennent presque inévitablement des complémentaires les uns des autres, ils s'agrègent contre des rapports négatifs actuels ou éventuels.
A la rigueur on peut considérer que la notion de groupe est déjà enveloppée dans celle de rapport social positif, même singulier, et que celle d'opposition de groupes est en germe dans le rapport social négatif (qui peut être collectif ou mixte). Une société peut toujours être présentée sous la forme d'un seul rapport social positif mixte, dont l'un des germes est la somme de ses membres moins l'autre terme. La devise de la Confédération Suisse est une heureuse expression de cette idée : un pour tous, tous pour un. D'un rapport positif isolé il est loisible de dire que c'est un groupe dont les complémentaires sont nuls ; dès qu'il y a plus de deux individus les rapports qui les unissent sont plus ou moins complémentaires les uns des autres, ils renforcent l'accord, atténuent ou empêchent les dissentiments en fortifiant chacun contre les gens du dehors.
Les rapports sociaux négatifs n'entrent pas dans la définition du groupe social ; en effet, en eux-mêmes ils ne sont jamais, à l'intérieur d'une société, qu'une entrave et un facteur de désagrégation, et s'il leur arrive de tourner à bien ce n'est jamais qu'indirectement. Des désordres et des conflits amènent parfois un progrès et un surcroît d'avantages, mais il en est ainsi de tous les maux possibles : ils ne peuvent avoir de bons effets qu'à la condition d'être surmontés et par le regain d'efforts qui en prévient le retour. Les rapports sociaux négatifs ne sont au sein d'une société que des accidents, tandis que les rapports sociaux positifs sont le social en soi ; mais de tels accidents se produisent toujours, et une bonne partie des rapports positifs n'ont d'autre raison d'être que de combattre ou de prévenir des rapports négatifs.
Lorsqu'un rapport social positif AB est le complémentaire d'un rapport négatif BC, son influence consiste à exclure C de l'association AB. Nous avons déjà reconnu que la complémentarité peut aussi bien agir comme un facteur de dissociation que dans le sens de l'association. L'ensemble des rapports positifs qui unissent entre eux les membres d'un groupe travaillent à maintenir ces derniers à l'écart des membres d'un autre groupe. La complémentarité ne sert pas seulement à définir le groupe social, c'est aussi sur elle que repose la distinction permanente des groupes multiples en rapport les uns avec les autres.
D'être tenu à distance d'un groupe, cela incite ceux qu'affecte cette disgrâce à se grouper à leur tour, s'ils ne l'étaient d'avance, et quelque élément d'hostilité ne peut manquer de caractériser le rapport de deux groupes qui s'entre-déterminent de la sorte. La complémentarité est donc à la fois cause et causée dans les phénomènes d'association et d'antagonisme. C'est principalement la rivalité ou l'opposition des groupes qui, en resserrant dans chacun d'eux le système des complémentaires, achève de leur donner les caractères d'un tout distinct, unifié et cohérent. Le rapport normal de deux groupes indépendants est un rapport collectif négatif. Les rapports complémentaires de signe négatif vont à susciter la diversité des sociétés comme les complémentaires positifs réalisent l'unité de chacune d'elles.
En résumé le rôle des complémentaires est double ; au sein du groupe ils travaillent à réprimer ou à empêcher les rapports sociaux négatifs, ils y font prévaloir le positif sur le négatif. Mais par cela même ils rejettent le négatif vers le dehors, ils déterminent et accentuent la distinction des groupes et leur opposition.