George Arthur Akerlof est né le 17 juin 1940 à New Haven, dans le Connecticut (Etats-Unis). Il est issu d'une famille de scientifiques. Sa mère était étudiante en chimie à l'université de Yale et son père, originaire de Suède, était aussi chimiste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce dernier travailla pour le Manhattan Project, puis à l'université de Princeton.
George A. Akerlof est marié à l'économiste Janet L. Yellen, qui fut présidente du Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche de 1997 à 1999 et membre du conseil des gouverneurs de la Fed, la banque centrale américaine.
En 1962, il obtient sa licence (Bachelor of Arts) à l'Université de Yale et soutient sa thèse de doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1966. De 1966 à 1970, il est professeur assistant à l'Université de Californie, Berkeley. En 1967, il est professeur invité à l'Indian Statistical Institute. Cette expérience d'enseignement aura une forte influence sur son travail. Il utilisera alors ses réflexions sur le système des castes pour élaborer un modèle de chômage involontaire. De 1970 à 1977, il est professeur associé à Berkeley. Pendant deux ans il sera membre du Conseil des conseillers économiques de la Maison-Blanche (1973-1974). Pendant ces années, il se concentre sur l'enseignement de la politique monétaire à la fois en tant qu'économiste au conseil des gouverneurs de la Fed (l977-l978) et comme professeur à la chaire Cassel de monnaie et finance à la London School of Economics (l978-l980).
Il est depuis 1994 membre de la Brookings Institution et chercheur associé au Canadian Institute for Advanced Research.
Akerlof est durant toute sa carrière resté fidèle à l'université de Californie. Il a reçu les honneurs de Berkeley en devenant un des cinq distinguished professors de l’institution. Il est le 18e prix Nobel de Berkeley dont le quatrième économiste nobélisé après les professeurs Daniel McFadden (2000), John Harsanyi (1994) et Gérard Debreu (1983). Avant cette consécration, il occupa de nombreuses fonctions éditoriales (American Economic Review, Quarterly Journal of Economics, Journal of Economic Behavior and Organization) et syndicale (membre du comité exécutif de l’American Economics Association). En 2000, il est nommé Docteur Honoris Causa de l'université de Zurich.
Ses domaines d'intérêt concernent l'analyse macroéconomique, l'analyse économique de la famille, de la pauvreté, du crime et des discriminations. Il a aussi écrit des ouvrages de référence en politique monétaire, notamment sur l'unification allemande. Enfin, Akerlof se distingue par l'importance qu'il accorde aux différentes sciences sociales (sociologie, psychologie, etc.) dont les apports renforcent le pouvoir explicatif de l'économie.
Le 10 octobre 2001, le professeur George A. Akerlof a reçu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, avec Joseph E. Stiglitz et A. Michael Spence pour "leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d'information".
Les emprunteurs connaissent mieux que leurs prêteurs leurs capacités de remboursement. Les dirigeants d'une entreprise ont une meilleure perception des perspectives de profits que les actionnaires qui les désignent, les clients d'une compagnie d'assurance ont une connaissance plus précise de leurs comportements et de leur état de santé, donc de leurs risques potentiels, que la firme avec laquelle ils contractent une police d'assurance pour leur automobile, leur maison, leurs cartes bancaires ou leurs remboursements des dépenses de santé. Bref, l'asymétrie d'information est courante dans les interactions marchandes.
Le constat qu'un côté du marché est généralement mieux informé que l'autre a des implications importantes. Il est au cœur des travaux d’A. Michael Spence, de George A. Akerlof et de Joseph E. Stiglitz qui ont posé, dans les années 1970, les fondations d'une théorie générale des marchés avec asymétrie d'information. Ainsi, en dépit de leur différence de parcours et d’intérêt, le jury du Nobel a tenu a associé ces trois économistes dont les travaux ont changé la manière dont on aborde le fonctionnement des marchés.
Akerlof a montré comment et quand les asymétries d'information sur un marché peuvent entraîner un phénomène d’antisélection. Le jury du Nobel souligne d'ailleurs l'importance de l'article "The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism" (1970) qui s'est imposé comme l’une des réflexions capitales de la science économique. Ses travaux sur l'asymétrie d'information ont été appliqués dans de nombreux champs de recherche, notamment le marché du travail, l'assurance maladie, les marchés financiers, l'analyse des contrats, etc.
Akerlof est l'un des premiers économistes à théoriser le phénomène qui sera connu sur le nom de "sélection adverse" ou "antisélection" voire de "lemon problem" en référence à son article fondateur : "The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism" (1970). Cet article traite d’un problème qui est, pour Akerlof, aussi vieux que les marchés eux-mêmes : "s’il veut vendre son cheval, dois-je vraiment l’acheter ? " se demandaient certainement les maquignons. L'incertitude sur la qualité des produits achetés est donc présente dans toutes les transactions de marché.
Le problème de la sélection adverse apparaît avec l'incapacité des acteurs sur un marché (acheteurs et vendeurs) de différencier les produits selon leur qualité. Sur un marché d'automobiles d'occasion le vendeur du véhicule, parce qu'il l'a détenu et conduit pendant plusieurs mois, détient davantage d'information sur la qualité du produit vendu que l'acheteur qui, au mieux, l'essaie quelques minutes. Cette connaissance inégale offre un avantage pour un côté du marché sur l'autre. Il résulte de cette asymétrie que l'acheteur n'a jamais la certitude que le vendeur n'offre pas un "lemon" c'est-à-dire, dans le jargon américain, une voiture de mauvaise qualité.
Ce constat statistique d'un biais en faveur d'une baisse de la qualité a des conséquences importantes puisqu'il peut se traduire par une impossibilité d'échange.
Sur de nombreux marchés, les vendeurs (de biens ou de services) sont généralement mieux informés sur la qualité des produits proposés que les acheteurs. A chaque niveau de prix, un vendeur de biens de qualité est moins enclin à vendre qu'un vendeur de biens de mauvaise qualité. Les acheteurs rationnels vont anticiper ce comportement, soupçonnant que les produits disponibles sur le marché sont de mauvaise qualité. Ce doute, rationnel, fait pression à la baisse sur les prix, baisse qui décourage les vendeurs de biens de bonne qualité qui préfèrent quitter le marché. L'asymétrie d'information se traduit donc par un processus de sélection négative au cours duquel seuls les biens de mauvaise qualité restent disponibles à la vente.
Bref, la "main invisible", métaphore proposée par Adam Smith pour illustrer l'autorégulation des marchés, ne fonctionne pas toujours. Le phénomène de sélection adverse peut faire obstacle à des transactions mutuellement bénéfiques. Akerlof suggère d'ailleurs que beaucoup d'institutions de marché sont apparues uniquement pour régler des problèmes de sélection adverse.
Alors jeune professeur assistant à l’université de Berkeley, Arkelof aura des difficultés à faire publier "The Market for Lemons". Rejeté par The American Economic Review et le Journal of Political Economy – le rapporteur du premier justifia son refus par le "manque d'intérêt", la "banalité" de l'article, le second pour ses "erreurs" – ce fut finalement le Quarterly Journal of Economics qui lui ouvrit ses pages.
L’apport d’Akerlof se comprend mieux si l'on souligne que dans les années 1960, les modèles qu’équilibre général étaient au coeur de l’enseignement de la microéconomie – d'autant qu'ils se prêtaient à un traitement mathématique simplifié. Sa réflexion s'est traduite par une véritable "révolution intellectuelle" dans la compréhension du fonctionnement des marchés. Aujourd'hui, ces modèles d’équilibre général avec une information complète ne forment qu’une branche de la théorie économique, et la "fable" d'Akerlof est l'un des articles plus cités de la théorie économique.
Akerlof est moins connu pour ses réflexions sur les inégalités de revenus et sur l'identité. Pourtant, ses travaux utilisent souvent les outils et les concepts d'autres sciences sociales comme la sociologie, la psychologie ou l'anthropologie et une part importante de son œuvre est orientée vers l'étude des inégalités de revenus et l'analyse de l'identité ethnique.
Akerlof s'est concentré sur l'analyse des inégalités de condition au sein de la population américaine, notamment entre la population blanche et la population afro-américaine. Ses travaux le conduisent à souligner que la pauvreté ne s'explique pas seulement par des facteurs économiques, elle se comprend aussi par l'héritage de l'esclavage et des lois ségrégationnistes (Jim Crow discrimination). Parce qu'elle est multidimensionnelle, la pauvreté ne s'appréhende pas uniquement par la mesure des taux de pauvreté, mais aussi par des indicateurs de conditions de vie, ou de survie, comme les taux de criminalité, les taux d'addiction à la drogue ou à l'alcool, la proportion de mères célibataires, la dépendance aux systèmes sociaux, etc.
Les modèles d'analyse de la persistance des handicaps chez les Afro-américains doivent intégrer des observations sociologiques et psychologiques. Akerlof souligne donc l'importance de l'identité et des choix identitaires. Ces choix identitaires sont psychologiquement coûteux et contraignants. Les individus peuvent adopter des identités qui s'adaptent à la culture dominante, mais cette acculturation a un coût qu'il faut intégrer dans la modélisation. Inversement, le fait de garder une identité conflictuelle peut être plus facilement acceptable pour l'individu, bien qu'elle soit économiquement handicapante.
Une théorie du désavantage basée sur l'identité apparaît cohérente avec les faits. De surcroît, elle a de fortes implications sur les politiques sociales, notamment sur les minorités. Akerlof conteste donc l'efficacité de certaines politiques pénales, comme celle basée sur des fortes peines pour les récidivistes (cf. politique de l'Etat de Californie basée sur le “three strikes and you’re out” law). Il rappelle d'abord un fait : les prisons américaines sont surchargées, notamment de prisonniers récidivistes, illustrant l'échec des théories standards du crime qui proposent de combattre la délinquance par de fortes politiques de dissuasion. Puisque la prison est une "école" d'apprentissage d'une contre-culture, elle a de "fortes externalités négatives". Akerlof propose d'accentuer les politiques sociales. Une augmentation des dépenses sociales, médicales, scolaires dans les quartiers défavorisés à forte proportion d'Afro-américains a des effets positifs importants, notamment grâce à la transformation identitaire qu'elle entraîne. Les programmes sociaux et médicaux, l'accès aux emplois publics pour les jeunes des quartiers défavorisés, etc. génèrent des externalités positives sociales et identitaires. Le professeur George A. Akerlof est ainsi un partisan des politiques américaines de discrimination positive.
Akerlof insiste sur son héritage keynésien. Il défend une macroéconomie comportementale (behavioral macroeconomics) qui puise ses sources dans l'esprit de la Théorie générale de Keynes. L'économie comportementale est un nouveau champ de recherches qui introduit plusieurs disciplines économiques (finance, théorie de la décision, théorie des jeux) et d'autres sciences sociales (psychologie, sciences cognitives, sociologie) pour décrire et expliquer les situations dans lesquelles les êtres humains adoptent un comportement qui peut sembler paradoxal ou non rationnel.
L'image du concours de beauté, métaphore utilisée par John Maynard Keynes au chapitre 12 de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) illustre encore aujourd'hui le fonctionnement du marché boursier à la fois parce que cette parabole remet en cause la vision néoclassique des marchés et permet de décrire des comportements des acteurs (dispositions psychologiques comme la propension à consommer ou des actions irrationnelles). Cet héritage permet à l'économie comportementale d’introduire des hypothèses réalistes basées sur l'observation des comportements psychologiques et sociologiques comme les biais cognitifs, la réciprocité, les attitudes grégaires, etc.
Dans les débats sur la refondation de la macroéconomie, Akerlof défend une microéconomie qui explore les comportements humains avec des hypothèses réalistes.
Ainsi, s'il salue la recherche des fondements microéconomiques de la macroéconomie par la Nouvelle Economie Classique (NEC), il souligne l'impasse des modèles d'équilibre général. Citant l'article inaugural de Robert E. Lucas et Thomas J. Sargent, "After Keynesian Macroeconomics" (1979), il démontre que la NEC reste incapable d'expliquer de nombreux phénomènes comme l'existence d'un chômage involontaire, l'impact de la politique monétaire sur la production et l'emploi ou la volatilité excessive des prix des actifs par rapport à leurs fondamentaux.
Chômage involontaire, politique monétaire active, irrationalité des cours sur les marchés boursiers… Akerlof réhabilite la macroéconomie keynésienne. Il insiste particulièrement sur le concept de chômage involontaire que les théories du salaire d'efficience ont rendu pertinent. L'économie comportementale tente d'en donner des explications cohérentes. En puisant dans des ressorts psychologiques (équité), anthropologiques (réciprocité), sociologiques (adhésion au groupe, comportements grégaires) il devient possible d'expliquer pourquoi des employeurs ont intérêt à payer certains salariés plus que le salaire minimum nécessaire pour les attirer. A cause de ce "salaire d'efficience" supérieur au salaire d'équilibre du marché, les emplois sont rationnés et des actifs ne peuvent les obtenir. De plus, l'économie comportementale peut expliquer pourquoi ce chômage involontaire varie de manière cyclique.
La macroéconomie comportementale démontre aussi que, sous certaines hypothèses de comportement, la politique monétaire affecte la production réelle.
Articles
(1970) "The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism", Quarterly Journal of Economics 84, 485-500.
(1976) "The Economics of Caste and of the Rat Race and other Woeful Tales", Quarterly Journal of Economics 90, 599-617.
(1980) "A Theory of Social Customs of which Unemployment Maybe One Consequence", Quarterly Journal of Economics 94, 749-775.
(1982) "Labor Contracts as Partial Gift Exchange", Quarterly Journal of Economics 97, 543-569.
Divers
Akerlof G. et Robert J. Shiller (2009) Animal Spirits: How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism
Akerlof G. (2008) An Economic Theorist's Book of Tales
Akerlof G. et J. Yellen (1990) "The Fair Wage Hypothesis and Unemployment", Quarterly Journal of Economics 105, 255-283.
Akerlof G. (2002) "Autobiography," Nobel Prize in Economics documents 2001-3.