L'histoire de la définition de la nation est souvent ramenée à une opposition schématique entre la conception française (sol et citoyenneté) et la conception allemande (sang et culture). Ces deux conceptions, la nation comme volonté ou comme hérédité, sont toutes deux traditionnelles. Seuls les combats idéologiques les ont présentées comme incompatibles.
Le plus piquant, et le plus épineux, dans cette querelle, est de voir poindre aussitôt le nationalisme dans cette simple question : une définition française de la nation est-elle une définition de la nation française ? Une définition allemande de la nation est-elle une définition de la nation allemande ? Avant même que la rivalité franco-allemande née de la victoire allemande de 1870 influence la question, y avait-il deux et seulement deux possibilités de définition ? La question de la définition est-elle minée par du nationalisme latent ?
Les deux thèses (création volontaire ou lien du sang), prises absolument à la lettre, sont indéfendables. Une nation ne saurait se passer de quelques caractères préexistants mais, en revanche, une nation n'est jamais confinée dans les liens héréditaires et n'est pas la simple conséquence de causes imperméables les unes aux autres. D'une part, même les nations les plus nouvelles, qui semblent sorties de rien, comme certaines colonies de peuplement, se sont formées sur des expériences communes : un territoire, la même volonté d'avoir émigré, la lutte contre les indigènes et contre la métropole coloniale, et souvent une ou quelques cultures nationales d'origine. D'autre part, en dépit de toutes les explications par le climat, les mœurs, les ethnies, aucune nation n'est figée dans son passé. La continuation d'une histoire commune a toujours un effet de renaissance et de recommencement. Que des nations aient procédé par des ajustements graduels, comme l'Angleterre, ou par des sauts plus brusques, comme la France, n'apporte que des nuances sur ce point.
Cependant, la manière de concevoir et de représenter l'image de la nation finit par avoir de lourdes conséquences sur cette nation même. Dans l'opposition théorique, culturelle, esthétique entre les Lumières et le Romantisme, la France et l'Allemagne illustrent avant tout cet aller et retour incessant dans les nations entre la référence aux mœurs et la référence aux idées, l'Angleterre faisant en comparaison figure d'intermédiaire. Les caricatures émanent du nationalisme qu'elles attisent à nouveau. Or, les Lumières n'appartiennent pas plus à la France que le Romantisme à l'Allemagne. On doit se borner à constater que la Renaissance, le classicisme et les Lumières ont eu une part plus prépondérante en France. Au contraire, le gothique tardif, la Réforme, le Romantisme ont davantage compté en Allemagne. Les cultures nationales, puis les définitions de la nation et les comportements nationalistes ont donc différé. Mais c'est la succession des guerres franco-allemandes et de leurs justifications idéologiques qui a accentué l'opposition jusqu'à la caricature.
En France, l'État et la nation ont une histoire faite de nombreux parallélismes. Cette coïncidence prolongée dissipe l'hypothèse d'une contingence. La violence des changements politiques, dès que ceux-ci sont absorbés, consolide le modèle français dans sa double nature nationale et étatique. La Révolution et l'Empire confondent idéologie et politique dans la notion de grandeur. La "grandeur" de Louis XIV n'est pas exactement la grandeur révolutionnaire, elle-même différente de la grandeur de l'Empire. Mais tout cela forge une évidente réciprocité entre Etat et nation. La grandeur nationale amalgame la grandeur de Cour, les beaux-arts et les arts mineurs, le côté resplendissant du Grand siècle avec le dénuement héroïque des soldats de l'An Il, les proclamations sans frontières des législateurs révolutionnaires, et le génie militaire et organisateur de Napoléon. Dans cette forge nationale, les contradictions sont gommées et les erreurs mégalomanes atténuées par une patine monumentale.
En Allemagne, la nation préexiste à l'État, nation censée justifier la conquête et l'unification. Pour y parvenir, quoi d'autre que des critères aussi matériels que possibles ? On se fonde d'abord sur la langue et les traditions, mais aussi sur quelques mythes mobilisateurs : le romantisme vertueux, la puissance allemande, la race germanique. L'évolutionnisme classificateur du XIXe siècle fournit à l'Allemagne un instrument dont la densité scientifique semble en passe de remplacer la force poétique. La notion de race glisse de l'anthropologie à la politique.
L'affrontement idéologique ne pouvait plus demeurer dans la seule sphère intellectuelle au moment où l'Allemagne en voie d'unification se heurtait aux restes d'hégémonie française sur le continent. La défaite de 1870 a réveillé un nationalisme et un militarisme français. L'Alsace-Lorraine devenait un enjeu presque magique, sur lequel se cristallisaient à merveille toutes les différences idéologiques et théoriques accumulées jusque-là. La défaite allemande de 1914 a eu le même effet revanchard en Allemagne au XXe siècle qu'en France au XIXe. Mais, dans un État-nation plus récent, plus fragile, la fraction ultra-nationaliste a pris le pouvoir. La suite relève du racisme et de la tyrannie et non plus du nationalisme et de l'autoritarisme.