"J'ai dit qu'au Moyen Âge l'aisance n'était nulle part, le vivre partout. Ce mot résume d'avance ce qui va suivre. Lorsque la presque totalité de la population vivait de la culture du sol, on rencontrait de grandes misères et des mœurs grossières, mais les besoins les plus pressants de l'homme étaient satisfaits. Il est très rare que la terre ne puisse au moins fournir à celui qui l'arrose de ses sueurs de quoi apaiser le cri de la faim. La population était donc misérable mais elle vivait. Aujourd'hui la majorité est plus heureuse, mais il se rencontre toujours une minorité prête à mourir de besoin si l'appui du public vint à lui manquer.
Un pareil résultat est facile à comprendre. Le cultivateur a pour produit des denrées de première nécessité. Le débit peut en être plus ou moins avantageux mais il est à peu près sûr ; et si une cause accidentelle empêche l'écoulement des fruits du sol, ces fruits fournissent au moins de quoi vivre à celui qui les a recueillis et lui permettent d'attendre des temps meilleurs.
L'ouvrier au contraire spécule des besoins factices et secondaires que mille causes peuvent restreindre, que de grands événements peuvent entièrement suspendre. Quel que soit le malheur des temps, la cherté ou le bon marché des denrées, il faut à chaque homme une certaine somme de nourriture sans laquelle il languit et meurt, et l'on est toujours assuré de lui voir faire des sacrifices extraordinaires pour se les procurer ; mais des circonstances malheureuse peuvent porter la population à se refuser certaines jouissances auxquelles elle se livrait sans peine en d'autres temps. Or, c'est le goût et l'usage de ces jouissances sur lesquels l'ouvrier compte pour vivre. S'ils viennent à lui manquer, il ne lui reste aucune ressource. Sa moisson à lui est brûlée ; ses champs sont frappés de stérilité, et pour peu qu'un pareil état se prolonge il n'aperçoit qu'une horrible misère et la mort.
Je n'ai parlé que du cas où la population restreindrait ses besoins. beaucoup d'autres causes peuvent amener le même effet : une production exagérée chez les regnicoles, la concurrence des étrangers...
La classe industrielle qui sert si puissamment au bien-être des autres est donc bien plus exposée qu'elle aux maux subits et irrémédiables. Dans la grande fabrique des sociétés humaines, je considère la classe industrielle comme ayant reçu de Dieu la mission spéciale et dangereuse de pourvoir à ses risques et périls au bonheur matériel de toutes les autres. Or, ce mouvement naturel et irrésistible de la civilisation tend sans cesse à augmenter la quantité comparative de ceux qui la composent. Chaque année les besoins se multiplient et se diversifient et avec eux croît le nombre des individus qui espèrent se créer une plus grande aisance en travaillant à satisfaire ces besoins nouveaux qu'en restant occupés de l'agriculture, grand sujet de méditation pour les hommes d'Etat de nos jours !
C'est à cette cause qu'il faut principalement attribuer ce qui se passe au sein des sociétés riches, où l'aisance et l'indigence se rencontrent dans de plus grandes proportions qu'ailleurs. La classe industrielle qui fournit aux jouissances du plus grand nombre est exposée elle-même à des misères, qui seraient presque inconnues, si cette classe n'existait pas."