Le mouvement contemporain de modernisation des entreprises et des administrations ne se distingue pas seulement des mouvements antérieurs de modernisation par le contexte : alors que la sortie des conflits mondiaux s'était traduite par un large consensus national sur la volonté de reconstruire l'appareil de production, le consensus actuel semble plus fragile. Il est également différent par les problèmes auxquels il confronte le syndicalisme.
Les deux périodes de reconstruction antérieures se sont traduites par deux poussées de taylorisation des formes de la production. Ces rationalisations ont eu pour effet d'exclure les salariés de la position d'acteurs que leur reconnaissait auparavant l'industrie de métier. L'OST postule un homme-machine, le modèle bureaucratique un homme-fonction. Cette exclusion de « l'acteur-psyché » institue de facto le syndicalisme comme seul espace de représentation légitime des salariés en tant que producteurs, liant activité économique, mentale et psychologique. Dans les pays démocratiques les modèles d'organisation rationnels supposaient un espace syndical, qui constituait le support même de la démocratie en tant qu'espace de représentation des salariés, puisqu'il fallait trouver un moyen de reconnaissance des salariés – ce que ne permettraient pas directement les modèles d'organisation rationnels – et partager les bénéfices de la croissance. Le syndicat était alors le seul espace social au travail qui restituait à l'homme son unicité.
La modernisation contemporaine, par la mise en place de modèles d'organisation post-rationnels, tend à l'inverse à reconnaître comme fondement des rapports sociaux du travail la créativité et la subjectivité des salariés. L'essentiel du changement tient ici non pas à la réalité des pratiques participatives (dont on découvre à chaque fois les limites : elles ne vont jamais aussi loin que le préconisent leurs instigateurs ou les manuels de management) mais aux implications de la reconnaissance des travailleurs comme acteurs. Ce faisant, elle met en cause la légitimité de représentation du syndicalisme, acquise dans les phases de rationalisation fondées sur cette non-reconnaissance de l'acteur au travail.
Alors que les modèles rationnels d'organisation ne laissaient subsister que des solidarités organisées autour de résistances face à cette exclusion de l'acteur et nourrissaient des identités militantes oppositionnelles, les nouvelles formes de gestion de la production et de la main-d'oeuvre tendent à instituer l'espace social de l'organisation comme une communauté – un lieu de coopération, sinon de solidarité – et non plus comme un espace social divisé, reflet d'un rapport de classes. Le syndicalisme se nourrissait de la congruence entre la division qui régissait l'organisation du travail et la lecture que la société se donnait d'elle-même en termes de conflit de classes. Cette articulation entre rapports quotidiens de travail et rapports de classes permettait d'homogénéiser les revendications diverses qui s'exprimaient autour d'une représentation commune du mouvement ouvrier, porteuse de « la conscience fière des travailleurs ». La reconnaissance de l'acteur individuel brise ces articulations antérieures des rapports individus-collectifs. L'absence contemporaine de représentations méta-sociales partagées et la reconnaissance de l'acteur ont libéré le refoulé des corporatismes, dissimulé antérieurement derrière la représentation du mouvement ouvrier. Le syndicalisme est ainsi mis en cause dans ses fondements culturels, ses stratégies et ses structures. Il ne peut désormais plus se prévaloir d'être dépositaire de la représentation de l'acteur. C'est dans ce vide de la représentation que se situe la montée des corporatismes et de leur expression par les coordinations qui expriment au plus près des bases leurs revendications. Cette transformation du rapport entre l'individu et le collectif met les syndicats confédérés dans une situation paradoxale : s'ils portent à l'état pur les revendications corporatistes, ils se trouvent en porte à faux par rapport à l'idée même qui les fonde. De plus, la logique de la négociation implique des choix entre différents types de revendications ; or l'arbitrage devient impossible dans une situation rendant toute revendication légitime. Enfin la revendication corporatiste porte par définition l'exclusion de l'autre, celui qui n'appartient pas au corps. Porter la revendication corporatiste, c'est donc nier symboliquement l'idée même de solidarité, qui suppose alliance entre sous-groupes de statut proche. A l'inverse, ne pas prendre en compte ces multiples particularismes catégoriels, c'est s'exposer à une marginalisation croissante du syndicalisme confiné à une fonction institutionnelle et « d'agence sociale » et laisser le champ libre aux associations et syndicats catégoriels.