Gary Becker n'est pas classé traditionnellement parmi les sociologues, mais par sa méthode dite de « l'individualisme méthodologique », il a l'ambition d'expliquer et d'embrasser l'ensemble des phénomènes économiques, mais également sociaux. C'est pourquoi il s'est intéressé à la déviance, et plus particulièrement au passage à l'acte déviant. Il cherche à expliquer ici que le passage à l'acte répond à un calcul où l'individu met en regard les bénéfices qu'il attend de son acte, et les risques et coûts qu'il devra assumer, et notamment le risque d'être condamné. Ainsi, les peines encourues, les risques de stigmatisation, etc. fonctionnent comme autant de facteurs qui incitent les individus à rester dans la norme, et donc dans la conformité.
J'ai commencé à m'interroger sur le crime dans les années 1960 alors que je me rendais à l'Université de Columbia pour la soutenance d'un étudiant en théorie économique. J'étais en retard et j'ai dû décider rapidement entre laisser ma voiture dans un parking payant ou risquer une contravention pour l'avoir garée illégalement dans la rue. J'ai calculé la probabilité d'avoir une contravention, l'importance de l'amende et le coût d'une place de parking. J'ai décide de prendre le risque et de me garer clans la rue. (Je n'ai pas eu de contravention). Comme je me dirigeais vers la salle d'examen en marchant le long des bâtiments, il me vint à l'esprit que les autorités de la ville avaient probablement fait la même analyse. La fréquence des inspections des véhicules en stationnement et l'importance de l'amende imposée aux contrevenants devaient dépendre de leurs estimations des calculs effectués par les contrevenants potentiels comme moi. Bien entendu, la première question que j'ai posée à ce malheureux étudiant fut d'élaborer le comportement optimal des délinquants et de la police, chose que je n'avais pas encore faite. Dans les années 1950 et 1960, les discussions intellectuelles sur le crime étaient dominées par l'opinion qu'un comportement criminel était causé par une maladie mentale ou une oppression sociale et que les criminels sont des « victimes » impuissantes. Un livre d'un grand psychiatre était d'ailleurs intitulé « Le crime du châtiment ». De telles idées ont commence à exercer une influence considérable sur la politique sociale, en même temps que les lois ont été modifiées pour étendre les droits des criminels. Ces changements ont réduit les craintes et les condamnations des criminels et ont procuré une protection moindre à la population respectueuse de la loi. Je n'étais pas en sympathie avec l'hypothèse selon laquelle les criminels ont des motivations radicalement différentes du reste de la population. J'ai étudié plutôt les implications théoriques et empiriques de l'hypothèse que le comportement criminel est rationnel, mais une fois encore, « rationalisé » ne signifiait pas matérialisme étroit. Elle reconnaissait que beaucoup de gens étaient contraints par des considérations morales et éthiques et qu'ils ne commettaient pas de crimes, même si ceux-ci leur étaient profitables et ne pouvaient être découverts. Toutefois, la police et les prisons seraient inutiles si de telles attitudes prévalaient toujours. La rationalité supposait que certains individus deviennent des criminels parce qu'ils comparent les récompenses financières d'un crime et d'un travail légal, en tenant compte de la probabilité d'être appréhendés et condamnés, et de la sévérité de la peine. La quantité de crimes est non seulement déterminée par la nationalité et les préférences des criminels potentiels, mais également par l'environnement économique et social, créé par les politiques publiques, et qui comprennent les dépenses de police, les peines pour les différents crimes, les offres d'emploi, d'éducation et de formation. En clair, le type d'emplois légaux disponibles, la loi, l'ordre et les peines représentent une partie intégrante de l'approche économique du crime. La dépense publique totale pour la lutte contre le crime peut être diminuée, tout en conservant inchangée l'espérance mathématique de la peine, en compensant la réduction des dépenses pour la capture des criminels par une augmentation suffisante de la peine de ceux qui sont condamnés. […] Puisque peu de lois sont respectées automatiquement, elles nécessitent des dépenses en condamnation et en peine pour dissuader les violateurs. La commission américaine dénommée The United States Sentencing Commission a explicitement utilisé l'analyse économique du crime pour développer les règles devant être appliquées par les juges afin de punir les violateurs des lois fédérales. Les études de la criminalité utilisant l'approche économique sont devenues courantes durant les vingt-cinq dernières années. On y trouve l'analyse ces peines marginales optimales pour prévenir des augmentations de la gravité des crimes – par exemple, pour dissuader un kidnappeur de tuer sa victime (la littérature moderne débute avec Stigler) et l'analyse de la relation entre les sanctions privées et publiques des lois. Les amendes sont préférables à l'emprisonnement et autres types de peine car elles sont plus efficaces. Avec l'amende, la peine des délinquants est aussi un revenu pour l'État. Les premières discussions sur des relations entre les amendes et les autres peines ont été clarifiées et considérablement améliorées. Les évaluations empiriques des effets des conditions carcérales, des taux de condamnation, du niveau de chômage, de l'inégalité des revenus et d'autres variables sur le taux de criminalité sont devenues plus nombreuses et plus précises (le premier travail fut réalisé par Ehrlich et la littérature ultérieure est abondante). Les plus grandes controverses tournent autour de la question de savoir si la peine capitale dissuade les meurtres, une controverse qui est loin d'être résolue.