Intégration et solidarité

4. Vers de nouvelles régulations

4.1. Que devons-nous faire : des repères qui se brouillent

Documents associés - Textes de référence

Entre deux chaises


Vieillard-Baron, Hervé (1996), Les banlieues, Paris, Flammarion, p. 103-106


Entre la marginalisation et l'intégration, entre la régression et la réconciliation, la banlieue n'a donc pas encore trouvé sa place. Mais peut-elle la trouver tant que les décisions économiques restent corsetées par les contraintes extérieures ?

Sans doute convient-il, pour comprendre les processus à l'œuvre, de les inscrire dans le temps long de l'urbanisation, dans l'histoire du mouvement social et dans la dynamique des systèmes urbains, en ayant soin d'éviter les falsifications. On ne peut traiter des espaces de banlieue de manière statique ; il faut les regarder comme des lieux habités où s'élaborent péniblement toutes sortes d'adaptations : scolaire, économique, culturelle, sanitaire... sinon, pour reprendre les plus pessimistes, comme des espaces d'exclusion promis à la violence ou à l'implosion – lieux troubles qui nous montrent, comme le négatif du cliché, ce qu'il peut advenir de la marge dans une société inféodée aux "grands équilibres".

Il est vrai aussi que, avec l'étalement de la ville, l'extension du domaine périurbain et la reproduction, à chaque niveau d'échelle, de processus d'agrégation selon le jeu des prix fonciers, de la distinction sociale et des affinités, la notion géographique de "banlieue", comme ceinture agglomérée autour du noyau central, n'a guère de pertinence opérationnelle...

La "banlieue" stigmatisée par l'opinion est davantage une figure abstraite qu'une entité clairement délimitée.
 
A la veille de l'an 2000, entre post modernité et millénarisme, entre peurs et fantasmes, elle trouve un terrain d'élection. Mais elle est souvent un prétexte pour parler d'"autre chose", par exemple de la peur du métissage, du sentiment d'exclusion, de la nostalgie du village, du pouvoir des médias et de l'impuissance face aux mutations du monde actuel...

La "politique de la ville" a peut-être freiné les évolutions spontanées. Elle a proposé des réponses en termes de morphologie urbaine, de réhabilitation du bâti, de circulation, d'environnement paysager ; mais celles-ci paraissent limitées au vu de l'ampleur de la crise sociale.

Les gouvernements agissent comme si le "malaise des banlieues" était strictement territorial. Il exprime, en fait, un problème social très général. L'objectif ultime n'est plus d'intégrer les quartiers dans la ville, mais d'intégrer les hommes dans la société.

Ce faisant, la question urbaine s'est modifiée. Les secteurs sensibles ne sont pas la simple traduction spatiale des rapports sociaux dans la ville ; ils expriment plus visiblement que les autres quartiers le creusement des inégalités et la fragmentation sociale. Parce qu'elle est plus fragile, leur population est soumise plus directement à l'agressivité des classes moyennes menacées par le chômage et à la montée des idéologies extrémistes.

La participation offerte à ceux qui n'ont pas la capacité matérielle de déménager, c'est-à-dire à ceux qui sont le plus dépendants socialement et économiquement, ne semble souvent qu'une stratégie de communication de nature plus ou moins clientéliste. Plus généralement, les banlieues difficiles soulignent le déficit de citoyenneté qui touche toutes les agglomérations, et la crainte des élus locaux devant des mouvements associatifs qui leur échappent.

On se berce sans doute d'illusions quand on croit y observer les prémices d'une nouvelle identité populaire. Si la banlieue parisienne a véhiculé une imagerie originale transmise par la littérature et le cinéma, n'est-ce pas trop s'avancer que d'y voir l'expression d'une nouvelle culture ? On tombe dans la démagogie quand on y localise les sommets de l'expression artistique contemporaine... N'en déplaise à certains, le pouvoir, l'accumulation de la richesse et la reconnaissance culturelle restent situés au centre.

Les formes récentes de la périurbanisation en lotissements bourgeois montrent que les plus aisés mettent en œuvre des processus ségrégatifs très rigoureux et des stratégies fines de contournement scolaire, pour se préserver : les oppositions locales s'affirment entre des résidences protégées par leur coût élevé et des poches d'habitat laminées par la précarité. La redéfinition de l'habitat social par un amendement à la loi d'orientation pour la ville (ex-loi "antighetto") a permis de dédouaner quantité de villes riches de toute participation à la mixité sociale et, par conséquent, de leur éviter la construction de logements pour les plus démunis.

La cristallisation de noyaux durs de paupérisation et les limites perceptibles de la solidarité nationale forment-elles alors un ensemble à partir duquel le redressement n'est plus possible ? A-t-on franchi un point de non-retour ? La question mérite d'être posée , même s'il suffit d'un regard sur le passé pour voir qu'il n'existe aucune fatalité...