Un instrument de stabilisation des taux de change
L'objectif de la taxe Tobin est, selon son auteur, de lutter contre ces fluctuations excessives de taux de change. Dans le régime de changes flottants existant depuis 1973 entre les grandes devises (dollar, yen, euro), les taux de change se modifient en permanence. Les fluctuations minimes ne posent pas de problèmes majeurs aux entreprises, mais les fluctuations soudaines et de grande ampleur (plus de 10% par exemple) peuvent les conduire à suspendre, voire annuler, des décisions d'investissement. Construire une usine pour exporter, par exemple, est une décision qui engage à long terme car il est difficile de revendre ou fermer une usine sans subir de pertes. Par conséquent, du fait des craintes qu'elle fait peser sur la rentabilisation des investissements, la volatilité des taux de change contribue à ralentir l'investissement productif et la croissance. Par ailleurs, elle conduit les gouvernements à formuler des politiques économiques plus soucieuses de la réaction des marchés financiers que de résultats en termes de croissance et de plein-emploi. C'est le cas dans les pays émergents à monnaies dépendantes des grandes devises, comme l'a montré la crise en Asie et en Amérique latine de 1997-1998, mais aussi des pays capitalistes développés.
Aujourd'hui, on estime que 80% des transactions sur le marché des changes correspondent à des allers-retours d'une semaine, voire moins. Au quotidien, l'horizon temporel des opérateurs financiers se limite souvent à quelques heures. Dans un tel contexte, la taxe Tobin se révélerait utile en réduisant les profits que peuvent espérer les opérations spéculatives journalières et hebdomadaires sur le marché des changes, sans pénaliser les opérations financières productives et commerciales de long-terme.
La taxe réaliserait cet objectif en "filtrant" les opérations de change de façon extrêmement simple. Supposons qu'un opérateur financier convertisse du franc en dollar. Il paierait, par exemple, une taxe sur le change de 0,1%. S'il convertit ensuite le dollar en franc, il paiera à nouveau la même taxe de 0,1%. S'il réalise ces opérations d'aller et retour une fois par jour, le montant annuel de la taxe, cumulée tous les jours ouvrables de l'année, s'élèvera à 48% ; en cas d'aller et retour hebdomadaire, le montant annuel n'est plus que de 10% ; et 2,4% en cas d'aller et retour mensuel
Grâce au filtrage ainsi opéré, la taxe renforcerait l'influence des anticipations de long terme sur les taux de change (celles qui orientent les décisions d'investissement des entreprises) au détriment des anticipations de court terme (qui obéissent plus à des stratégies de profit spéculatif).
Une plus grande autonomie des politiques monétaires nationales
En outre, grâce à la taxe Tobin, les politiques monétaires nationales regagneraient une certaine autonomie. Actuellement, la parfaite fluidité des mouvements de capitaux oblige les banques centrales qui veulent maintenir la valeur de leur monnaie, par rapport au dollar par exemple, à ajuster immédiatement leur taux d'intérêt au taux américain : en effet, si les Etats-Unis augmentent la rémunération qu'ils proposent aux investisseurs, ceux-ci vont vendre des yens, des euros ou des pesos pour acheter des dollars, et le dollar va monter par rapport à ces monnaies. Avec la taxe Tobin, il ne serait plus nécessaire d'augmenter dans la même proportion, au Japon, en Europe ou au Mexique, les taux d'intérêt pour défendre le taux de change.
La politique monétaire pourrait alors être plus aisément mise au service de l'investissement. Prenons le cas où le taux d'intérêt américain serait de 10% et la taxe Tobin à un très faible niveau de 0,1% : pour un placement de 12 mois, le taux d'intérêt à l'étranger devrait être au moins égal à 10,1% par an pour concurrencer le taux d'intérêt américain ; pour un placement d'un moins (1/12 d'année), il devrait être égal à 11,3% en base annuelle ; 15,35% pour une semaine ; et 46,5% pour une journée. Ainsi, la taxe Tobin permet un différentiel de taux d'intérêt de 1,3 point à l'horizon d'un mois, 5,35 points à l'horizon d'une semaine, et 36,5 points sur une journée. De ce fait, la politique monétaire d'un pays a moins besoin de s'aligner sur le taux d'intérêt des autres pays.
Certes, cet effet bénéfique, souvent rappelé par J. Tobin, serait limité car il agirait surtout sur le court terme. Néanmoins, il offrirait aux autorités monétaires nationales un peu de temps pour prendre des mesures moins dramatiques que des hausses radicales de taux d'intérêt qui provoquent la récession, en tuant le crédit intérieur comme ce fut le cas dans de nombreux pays émergents lors de la crise asiatique et de sa contagion internationale.
Une source de financement pour le développement mondial
Enfin, les recettes fiscales collectées grâce à la taxe Tobin permettraient de financer des politiques publiques nationales (lutte contre la pauvreté, par exemple) ou internationales (aide au développement, environnement, etc.). Cet avantage, considéré par J. Tobin comme un "sous-produit" et non comme la justification première de la taxe, n'en est pas moins considérable.
L'ampleur de ces recettes fiscales est difficile à estimer car une taxe Tobin entraînerait une réduction du volume des transactions. J. Frankel propose le calcul suivant : en 1995, sur les marchés des changes de Londres et de New York, le volume des transactions impliquant au moins un agent non financier (une entreprise, par exemple) comparé au volume total des transactions était dans un rapport d'environ 1 à 5 ; puis l'on fait l'hypothèse forte que ce rapport tombe à 1 sur 2, soit une baisse de 60 % du volume annuel des transactions : comme, en 1995, le volume quotidien du marché mondial des changes était de 1 230 milliards de dollars [chiffre net, le double comptage étant éliminé, soit un volume annuel de 295 200 milliards de dollars (pour 240 jours ouvrables), une baisse de 60% amènerait le volume annuel à 118 100 milliards de dollars, et donc une taxe Tobin de 1 % rapporterait 1 181 milliards de dollars (ou 118,1 milliards de dollars si la taxe était de 0,1%, comme il est couramment proposé).
Le même calcul réalisé avec les données d'avril 1998 (le volume quotidien mondial des transactions sur les changes était alors de 1 587 milliards de dollars) permet d'évaluer à 228,5 milliards de dollars les recettes d'une taxe Tobin de 0,1%. Or, selon le rapport annuel du programme des Nations unies pour le développement (PNUD), il suffirait de 49 milliards de dollars par an pour résoudre les principaux problèmes d'alimentation, d'assainissement, d'eau et de santé des populations démunies dans le monde…