La biographie de l'autre titulaire du prix Nobel 2009
Elinor Ostrom est née le 7 août 1933 à Los Angeles. Etudiante en sciences politiques à l’université de Californie Los Angeles (UCLA), elle obtient sa licence, avec les félicitations, en 1954. Après deux années passées en tant qu’assistante au département des ressources humaines chez Godfrey L. Cabot Inc. à Boston, elle réintègre UCLA en 1957. Elle obtient son master en 1962 et soutient, en 1965, une thèse de sciences politiques intitulée "Public Entrepreneurship: A Case Study in Ground Water Management".
Entrée en 1965 comme professeur assistant à l’Université d’Indiana, elle y fera toute sa carrière. Nommée professeur de sciences politiques en 1974, directrice du département entre 1980 et 1984, elle occupe depuis la chaire de sciences politiques Arthur F. Bentley.
Avec son mari, le politiste Vincent Ostrom, elle a fondé le Workshop in Political Theory and Policy Analysis dont elle co-dirigea les réflexions de 1973 à juillet 2009. De 1996 à 2006, elle a été co-directrice du Centre pour l'étude des Institutions, de la Population et du Changement Environnemental (CIPEC) de l'université d'Indiana. Elle est aussi fondatrice et directrice du Centre pour l'étude de la Diversité Institutionnelle, à l'université d'Etat d'Arizona.
Ostrom a dirigé de nombreux projets de recherche pour diverses administrations américaines, notamment le ministère de la Justice et l’agence de développement international (USAID), ou organisations internationales comme le Programme des Nations unies pour le Développement et la FAO. Elle a été aussi consultante sur l'analyse des institutions dans le cadre du programme d'études des Grands Lacs de 1969 à 1972, puis de l'Etat de Californie de 1973 à 1974, et également pour AID au Kenya, puis pour le Congrès américain en 1986. Ses recherches ont été alimentées par des expériences et relevés d'informations dans de nombreux pays d'Asie (Inde, Népal, Pakistan, Bangladesh, Indonésie, Philippines), d'Afrique (Nigéria, Kenya, Zimbabwe), du continent américain (Bolivie, Etats-Unis, Mexique) ou d'Europe (Pologne).
Ostrom a reçu de nombreuses récompenses et honneurs tant sur le continent américain (Etats-Unis, Canada) qu'en Europe (Allemagne, Norvège, Pologne, Suède) où elle été souvent été professeur invitée. Elle est docteur honoraire de l'université norvégienne de Sciences et de Technologie, de McGill (Montréal) depuis 2008, de Humboldt (Berlin) et Uppsala (Suède) en 2007, de l'université de technologie Luleå (Suède) en 2005, de l'Institut des Etudes Sociales de La Hague (Pays-Bas) en 2002 et de l'université de Zurich (Suisse) en 1999.
En 2001, Ostrom a été élue à l'Académie Nationale des Sciences et à l'Association américaine pour le développement de la science. Elle a une longue présence au sein de l'Association américaine de Science Politique dont elle a été présidente en 1996-1997.
Ostrom est membre de nombreux comités éditoriaux de revue de sciences politiques (American Journal of Political Science, American Political Science Review, Journal of Theoretical Politics, etc.), de revues juridiques (Criminal Justice Review), de revues spécialisées dans l'écologie et l'économie (Development and Change, Ecological Economics, Ecology & Society, Global Environmental Change, Journal of Institutional Economics, Public Productivity Review, etc.).
Le 12 octobre 2009, les professeurs Elinor Ostrom et Oliver Williamson ont reçu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel pour leurs recherches sur "la gouvernance économique".
Elinor Ostrom a été plus particulièrement récompensée "pour avoir démontré comment les biens communs peuvent être efficacement gérés par des associations d'usagers". L'Académie des sciences de Suède souligne qu'elle a "remis en cause l'idée classique selon laquelle la propriété commune est mal gérée et doit être prise en main par les autorités publiques ou le marché".
Elle fut la première femme à occuper une chaire dans le département de Sciences politiques de l'Université d'Indiana ; elle est désormais la première femme à recevoir le prix de la Banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel, depuis sa création en 1969.
Ce prix intervient alors que l’économie mondiale tente de se remettre d’une crise violente et dans un contexte particulier qui est autant celui des défis posés par les changements climatiques que ceux liés au fonctionnement des marchés financiers.
Si la crise des années 1930 s'est traduite par le développement d'une science économique basée sur l'analyse matricielle des relations entre agrégats de comptabilité nationale et une mathématisation des modèles, keynésiens ou néoclassique, les crises actuelles, tant économique qu'environnementale, rendent nécessaire une meilleure connaissance des firmes multinationales et des mécanismes de régulation de leurs activités. Il s'agit aujourd'hui de comprendre la variété des institutions et des stratégies qui fonctionnent au-delà de la simple interaction entre les individus ou les firmes sur les marchés.
Le jury du Nobel semble, avec cette récompense, apporter sa participation aux débats sur les "bonnes institutions" à adopter ou les bons mécanismes d’incitation à promouvoir. Les marchés ne sont qu'une forme d'allocation des ressources et les prix relatifs ne sont qu'une des incitations possibles. Il existe d'autres arrangements institutionnels. Bref, les deux lauréats soulignent que le marché ne peut pas régler tous les problèmes d'allocation des ressources ou d'incitations. En élargissant leurs réflexions à d'autres sphères que le marché pour réguler le capitalisme, Ostrom et Williamson offre une nouvelle jeunesse aux réflexions institutionnalistes. Ces deux économistes sont d'ailleurs membres de l'International Society for New Institutional Economics. Le jury du Nobel a voulu souligner la façon dont chacun a montré comment les institutions comme les entreprises ou les associations d'usagers sont parfois plus efficaces que le marché ou l’intervention étatique pour allouer ou préserver des biens ou des droits.
Comment les individus coopèrent-ils pour gérer les "biens publics" ou les "ressources communes" d'un pays, d'une région, d'une tribu ? Comment prévenir la surexploitation des ressources non renouvelables ?
Souvent, pour répondre à ces questions, deux positions s'opposent : faire confiance à la régulation par le marché ou s'en remettre à la régulation étatique.
L'analyse des associations d'usagers des services de l'eau à Los Angeles, des activités de la police dans l'Indiana ou des systèmes d'irrigation au Népal ont permis à Elinor Ostrom d'explorer les nombreuses possibilités de coordination qui existent. Ses recherches tendent en effet à montrer que des associations volontaires ou d’autres collectifs d'individus peuvent gérer efficacement et équitablement l'utilisation de ressources communes.
Ostrom a ainsi étudié des cas dans lesquels les individus établissent des règlements collectifs qui fonctionnent pour exploiter durablement une forêt, limiter la surpêche ou gérer des ressources en eau. Elle démontre ainsi que, dans de nombreux cas, la propriété collective n’a pas à être nationalisée ou privatisée. D’autant que la régulation étatique peut échouer, notamment parce que les individus ne s’accordent pas toujours sur la finalité de la régulation. Les utilisateurs des ressources exploitées (poissons, bois, pâturages, eau) peuvent développer des mécanismes efficaces pour prendre des décisions, faire respecter les règles et régler les conflits d'intérêts.
Avec le développement d'Internet, on peut penser que ces "communautés" peuvent comprendre des "tribus virtuelles". On pensera notamment au succès des logiciels libres, de Wikipedia voire de Twitter qui offrent des exemples des "nouveaux biens publics" générés et gérés par des acteurs privés.
Lorsqu'il existe une forte densité de population et des incitations à la déforestation pourquoi les espaces forestiers sont-ils conservés ? Inversement, pourquoi des forêts disparaissent-elles dans des régions ou des pays où il n'existe pas de fortes pressions démographiques ou économiques ?
Ce paradoxe peut être levé en analysant la nature des institutions (publiques ou privées) qui gèrent ces forêts. Ostrom et ses collègues ont proposé une approche institutionnelle de l'étude des ressources forestières.
Elinor Ostrom et Amy Poteete ont ainsi montré que la régulation de l'utilisation de forêts par des communautés locales est fortement lié à :
Ainsi, contrairement à un jugement intuitif, elles démontrent que si la gestion directe pas les communautés ne garantit pas toujours la préservation de la ressource, ce type "d’arrangement institutionnel" a une forte probabilité de conduire à une gestion durable des forêts.
Sur le plan politique, ces travaux offrent des fondements scientifiques pour défendre la gestion des ressources naturelles au niveau local. Son message est clair : "les populations locales peuvent réussir" ou, dans un style moins conciliant, "quand des gens ont en commun une propriété, ils peuvent décider de ce qui est bon. Ils n’ont pas besoin d’un État avec des fusils pour le leur dire".
D’un point vue théorique, ses travaux remettent en cause l’analyse et les solutions proposées par l'écologiste Gareth Hardin pour lequel les ressources communes sont vouées à subir des dégradations compte tenu des comportements individualistes car l’utilité retiré de la consommation d’une ressource naturelle est individuelle alors que le coût, de son extinction ou de sa surexploitation, est collectif. Cette "tragédie des biens communs" (1968) le conduisait à promouvoir l’appropriation par une autorité publique extérieure de la ressource. Les travaux d’Ostrom redonnent une place aux utilisateurs locaux où, plus exactement, élargissent le champ des possibles pour la régulation en ajoutant d’autres modalités d’action à l’alternative nationalisation ou privatisation. Cependant, une application continuelle des règles est nécessaire pour obtenir de bons résultats dans la gestion des forêts par une communauté. Celle-ci doit avoir les moyens de surveiller et de sanctionner ses membres qui ne se conforment pas à ses propres accords sur la manière de gérer une ressource. La régularité de la règle est renforcée par le niveau d'équipement collectif.
La réflexion d’Elinor Ostrom peut aussi s’appréhender comme une contribution à l’analyse de l’action collective.
Quels sont les objets de l’action collective ? Quelle est la légitimité du collectif ? Comment évalue-t-on l’efficacité de l’action collective ? Quelle place donner à l'hypothèse de choix rationnels pour expliquer l’action collective ou son absence ?
Pour Ostrom, l’objet de l'analyse de l’action collective est l'étude de la résolution de conflits, c'est-à-dire les dilemmes d’acteurs en situation d’interdépendance. L’action collective dépend ainsi de trois grandes catégories de facteurs :
Ostrom privilégie une approche des mécanismes de l’action collective par les normes, les règles et les apprentissages des groupes désirant s’approprier des ressources.
A partir d'études de cas, Ostrom a mis au point une réflexion qui sera plus tard élargie dans d'autres domaines : l'analyse des actions collectives doit prendre en compte à la fois la nature des institutions (règles, incitations, etc.) mais aussi s'intéresser aux personnes concernées par le problème traité (sécurité, préservation d'une forêt, etc.).
Son analyse de l’organisation de la police à Indianapolis l’amènera ainsi à contester l’efficacité de la centralisation des commissariats : "En ville, pour patrouiller, si les policiers ne connaissent pas le voisinage, ils ne récolteront aucun signe précurseur des problèmes. S’il y a cinq ou six échelons hiérarchiques dans l’organisation, le chef de la police ne saura pas ce qui se passe dans la rue."
Manuels
(2005), Understanding Institutional Diversity, Princeton University Press
(1990), Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Actions, Cambridge University Press
Articles
(2000), "Collective Action and the Evolution of Social Norms", Journal of Economic Perspectives 14, Summer, 137–158
(1999), "Coping with the Tragedies of the Commons", Annual Review of Political Science 2, 493–535
(1998), "A Behavioral Approach to the Rational Choice Theory of Collective Action", Presidential Address, American Political Science Association, 1997, American Political Science Review 92, 1–22
Articles en collaboration
Dietz T., E. Ostrom et P.C. Stern (2003), "The Struggle to Govern the Commons", Science 302, 1907–1912
Ostrom E. et al. (1999), "Revisiting the Commons: Local Lessons", Global Challenges, Science 284, 278–282
Ostrom E., R. Gardner et J. Walker, (1994), "Rules, Games, and Common-Pool Resources", Ann Arbor MI: University of Michigan Press
Ostrom E., J. Walker et R. Gardner (1992), "Covenants with and without a Sword: Self-Governance is Possible", American Political Science Review 86, 404-417