De quoi parle-t-on, en effet, lorsqu'on traite des inégalités : des droits, des chances ou des situations ? L'histoire du combat contre l'inégalité est indissociable de ces trois notions.
L'égalité des, droits a été établie pour la première fois en France en 1789, lorsque l'Assemblée nationale constituante du 26 août eut voté et proclamé que l'égalité de tous devant la loi était un "droit naturel et imprescriptible de l'homme". S'inspirant des philosophes du XVIIIe siècle, notamment de Jean-Jacques Rousseau, les révolutionnaires de l'époque espéraient que cette égalité des droits et la suppression des privilèges ramèneraient la société vers l'état d'égalité naturelle qui, croyaient-ils, avait été le sien avant sa déformation par les lois.
Depuis lors, et sans parler des diverses restrictions qui ont été imposées par la suite à l'égalité des droits, on s'est aperçu que des droits égaux n'avaient pas automatiquement des conséquences égales. Au fur et à mesure que la conquête des droits politiques, notamment du droit de vote, s'affirmait au XIXe siècle, on se rendait compte que le même principe d'égalité des droits conduisait dans le domaine économique et social à des situations très inégalitaires.
En l'absence d'actions correctrices, l'égalité des droits annulait, certes, les privilèges institutionnels, mais elle laissait carrière aux inégalités "naturelles" de la force, de la santé, du courage, de la volonté, du caractère, de la fortune, de la culture... Finalement, l'égalité des droits était la seule exception de fait dans l'ensemble des inégalités qui séparent les hommes.
C'est alors que s'est forgée la notion d'égalité des chances. Celle-ci devait constituer une étape entre l'égalité des droits, déjà acquise, et l'égalité dés résultats, à conquérir progressivement. Nombre d'actions égalisatrices, notamment dans le domaine de l'éducation et de la formation, se sont inspirées et s'inspirent toujours de ce principe de l'égalité des chances.
Qu'en est-il aujourd'hui ? L'égalité des chances a progressé sur beaucoup de terrains, mais elle n'est pas parfaitement réalisée. La politique d'égalisation a-t-elle du moins contribué à réduire l'inégalité des résultats ? Sur ce point, les avis divergent. Pour certains, elle a des effets positifs indéniables, dont témoignent les pourcentages croissants d'enfants issus de milieux modestes parvenant à entrer dans les grandes écoles ou à effectuer de brillantes carrières universitaires, grâce aux bourses et aux facilités diverses qu'on leur a fournies. Pour d'autres, elle ne fait que rendre plus cruelle encore l'inégalité persistante des résultats, en ôtant toute excuse et toute illusion à ceux qui, malgré les chances accrues qu'on leur apporte, continuent à enregistrer de mauvais résultats. Pour d'autres enfin, elle se contente de "rendre l'inégalité juste", en donnant à tous des atouts égaux devant les processus de sélection qui peuvent désormais s'opérer en fonction des seuls mérites de chacun.
Quelles que soient les opinions particulières quant à l'efficacité de l'égalisation des chances sur la réduction des inégalités de résultats, il est difficile de savoir à quoi l'on fait référence dans un débat sur les inégalités : l'égalité des droits étant généralement considérée comme acquise et presque complètement réalisée, s'agit-il de l'inégalité des chances ou de l'inégalité des résultats, désignée souvent aussi sous le nom d'inégalité des situations ? Le rapport de la "Commission des Inégalités Sociales", établi en 1975 pour préparer le VIIe Plan et communément appelé "rapport Méraud", du nom de son président, résumait ainsi l'ambiguïté qui pèse sur la plupart des discussions.
"Pour les uns, disait-il, l'injustice c'est l'inégalité des chances au départ, et l'objectif de la politique à mener est d'assurer à tous une plus grande égalité de chances, en laissant à l'initiative et aux libres efforts de chacun le soin de tirer parti des chances ainsi données; pour les autres, l'injustice, c'est l'inégalité des situations à l'arrivée, et la politique qu'il s'agit de définir doit tendre à réaliser peu à peu l'égalisation des situations."
Sans trancher dans ce débat, contentons-nous de faire deux constatations :