Stratification sociale et inégalités

3. La mobilité sociale

3.4. Mobilité sociale et éducation : bilan des politiques égalitaires

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Démocratisation de l'école et persistance des inégalités


Goux Dominique et Maurin Eric, (1997), "Démocratisation de l’école et persistance des inégalités", Economie et statistique, 306-307, p. 27-31


À l'issue d'une récente étude comparative, deux sociologues, israélien et allemand, aboutissent à un résultat important : les sociétés anglo-saxonnes, scandinaves, japonaise, italienne ou allemande ont beaucoup fait pour développer leur système éducatif. Cependant, face aux inégalités à l'école, rien n'a vraiment changé, sinon peut-être dans deux pays, souvent un peu à part dans le domaine social, la Suède et les Pays-Bas (Shavit et Blossfeld, 1993). Le titre de l'ouvrage coordonné par Shavit et Blossfeld est d'ailleurs sans ambiguïté : "Persistent Inequality". Un peu partout dans le monde, l'école est à la portée du plus grand nombre, les cursus s'allongent, mais les classements à l'issue de ces cursus reflètent aussi étroitement qu'autrefois la hiérarchie des ressources culturelles et économiques des familles d'origine.

À la lecture de "Persistent Inequality", le lecteur français reste toutefois sur sa faim. En effet — comme c'est presque l'usage dans l'univers académique de la sociologie comparative — le système éducatif français n'est pas étudié. Cette absence reflète la discrétion des Français dans les réseaux de recherche internationaux davantage que leur manque d'intérêt pour le sujet. En effet une forte tradition de recherche quantitative sur les inégalités devant l'enseignement existe en France depuis maintenant longtemps. Elle prend sa source dans les travaux de Girard et Clerc (1964), se poursuit avec Bourdieu et Passeron (1971), Boudon (1973), jusqu'à Combessie (1984) ou Duru-Bellat et Mingat (1987 et 1988). Au-delà des controverses, ces travaux ont un caractère cumulatif qui est la marque de toute tradition scientifique. Dans son prolongement, l'objet de cet article est d'analyser, à l'aide des données issues des enquêtes Formation et qualification professionnelle (FQP), si la France fait partie des pays où l'école est devenue moins inégale en se développant ou si au contraire, les inégalités n'ont fait que se déplacer dans le cursus scolaire.

Pour anticiper, si Shavit et Blossfeld avaient introduit la France dans leur analyse comparative des sociétés occidentales, elle n'aurait pas constitué une exception. En France comme presque partout ailleurs, le développement du système éducatif génère les mécanismes mêmes qui permettent aux inégalités de se maintenir : certes, pour réussir ses études, il est moins important qu'autrefois d'appartenir à une famille aisée, mais pour choisir les bons établissements, options et filières, il est de plus en plus avantageux d'avoir à ses côtés des parents ayant eux-mêmes fait une expérience réussie du système.

Avant la guerre, le lycée est réservé aux élites

 
En France, comme dans la plupart des pays occidentaux, le niveau de formation s'est considérablement renforcé tout au long du vingtième siècle. L'avènement d'une école à la portée de tous a cependant été long à se dessiner.

L'école de l'entre-deux-guerres et de l'immédiat après-guerre se divise encore en deux filières presque étanches, l'une réservée aux classes modestes et s'achevant au certificat d'études primaires ou au brevet, l'autre s'adressant essentiellement aux enfants des classes aisées, recrutant sur examen et menant au baccalauréat L'enseignement secondaire est encore payant au début des années trente, puis de nouveau entre 1941 et 1945. L'examen d'entrée en sixième est instauré en 1933.. Fortement stratifiée, l'école évolue alors au rythme de la société qu'elle forme : l'allongement de la durée des études est avant tout la conséquence du développement économique et de l'amélioration progressive des conditions matérielles dans lesquelles grandissent les élèves (Prost, 1968). Le nombre de bacheliers des générations nées entre 1905 et 1935 augmente ainsi assez lentement et reste proche de celui des personnes originaires d'une famille de cadre ou de chef d'entreprise. Ces générations sont, en majorité, des enfants d'agriculteurs, d'ouvriers ou d'employés et ne vont pas au-delà du certificat d'études primaires.

L'expansion scolaire d'après-guerre

Les générations d'élèves de l'après-guerre vont vivre une période très différente. Elles bénéficient d'une phase de croissance unique dans l'histoire du pays et surtout d'une ouverture et d'un développement exceptionnel du système éducatif. Les jeunes arrivent sur le marché du travail avec des niveaux de formation ayant un rapport de plus en plus lointain avec le milieu dans lequel ils ont grandi. Aujourd'hui, parmi les actifs de moins de quarante ans, il y a près de deux fois plus de diplômes du supérieur que de personnes issues de familles de cadre ou de chef d'entreprise. L'école a changé : elle est d'une certaine façon en avance sur la société dont elle forme les enfants.


L'un des leviers de ce changement a été l'avènement progressif du collège unique, en lieu et place de l'ancien système à deux vitesses (Prost, 1992). Commencée en 1941 pendant la guerre et achevée en 1975, la réforme du collège s'est faite sous l'aiguillon d'une croissance forte, dans la crainte d'un déclin dû à l'insuffisance d'ingénieurs et de main-d'œuvre qualifiée. La réduction de l'inégalité des chances était l'autre objectif important de ceux qui ont contribué à l'unification du système. De façon un peu paradoxale, en mettant en compétition dans les mêmes classes des enfants qui jusqu'alors ne se côtoyaient guère, l'ouverture et l'unification du secondaire ont cependant contribué à rendre plus présent encore, dans le débat social, le thème de l'inégalité des chances. De fait, rompant avec l'ancien système, la réforme du collège a profondément modifié les données du problème : les inégalités ne sont plus inscrites dans l'institution scolaire elle-même, elles se construisent désormais au cours de cursus de plus en plus longs et où chacun semble avoir sa chance. Dès la fin des années soixante, les controverses deviennent particulièrement dures sur la nature et l'ampleur des inégalités à l'école. Boudon (1973) défend l'idée d'une école où ne font que se refléter les inégalités de revenus entre familles, tandis que Bourdieu et Passeron (1971) dénoncent le travail de production et de légitimation des inégalités sociales opéré par l'institution scolaire elle-même [1].

Avec le recul, il est d'autant plus important de proposer un nouveau bilan sur les inégalités que le contexte économique a complètement changé. Le ralentissement de la croissance économique ne permet plus aux diplômés de trouver les débouchés et les statuts qu'obtenaient leurs aînés avec les mêmes diplômes (Goux et Maurin, 1994). Le diplôme est de plus en plus nécessaire pour éviter le chômage et la pauvreté, mais de moins en moins suffisant pour s'élever au-dessus des générations antérieures : la question des inégalités entre enfants d'une même génération n'en devient que plus sensible.

L'accès au collège des enfants de milieux modestes

En se développant, le système éducatif s'est ouvert à des milieux qui jusqu'alors en étaient pratiquement exclus. En 1970, les trois quarts des actifs issus d'une famille d'ouvrier, de paysan ou d'employé n'avaient pas dépassé le certificat d'études. Vingt ans plus tard, une majorité d'entre eux ont au moins un diplôme professionnel et un sur cinq ont même leur baccalauréat. Il est de moins en moins exceptionnel qu'ils poursuivent leurs études au-delà : près de 10% sont diplômés de l'enseignement supérieur. C'est l'une des conséquences les plus marquantes des investissements réalisés depuis la guerre pour démocratiser l'enseignement.


L'ouverture du système scolaire profite aussi aux enfants issus des classes intermédiaires et supérieures de la société. En 1970, parmi les actifs originaires d'une famille de cadre ou de chef d'entreprise, moins d'un tiers étaient diplômés de l'université ou des grandes écoles. En 1993, plus de la moitié suivent des études supérieures. Autrement dit, l'ouverture du système scolaire contribue à une hausse considérable mais générale du niveau de formation. Profitant à tous, il n'est pas évident que cette évolution ait modifié la hiérarchie scolaire entre les enfants suivant leurs origines sociales. Le niveau général monte, mais les classements changent-ils ?

À partir de l'enquête FQP de 1970, en distinguant trois grandes catégories de diplômes (cf. encadré) et en comparant deux à deux les niveaux scolaires de jeunes de 25-34 ans issus de milieux plutôt modestes d'une part (ouvriers, agriculteurs ou employés) et de familles de cadres et chefs d'entreprise d'autre part, trois classements sont possibles : configuration la plus fréquente, l'enfant de cadre est mieux diplômé (deux tiers des cas) ; dans un quart des cas, les deux enfants ont un niveau à peu près équivalent et dans 10% l'enfant d'origine modeste est mieux diplômé que celui de cadre. Pour ces générations ayant fréquenté l'école entre 1945 et 1960, la comparaison est à l'avantage des enfants de cadre sept fois plus souvent qu'à l'avantage des enfants de classes populaires (cf. tableau 1-A).

LES NOMENCLATURES UTILISÉES

La nomenclature des milieux sociaux

Dans cette étude, la catégorie socioprofessionnelle du père est mesurée dans des nomenclatures plus ou moins détaillées.
La nomenclature en trois catégories distingue :
— les milieux supérieurs qui regroupent les cadres et chefs d'entreprise de plus de dix salariés ;
— les petits patrons, artisans ou commerçants, et les professions intermédiaires qui forment les milieux intermédiaires ;
— les ouvriers, employés et agriculteurs qui constituent les milieux populaires.
La nomenclature en quatre catégories reprend la précédente, en distinguant les agriculteurs des autres milieux populaires.
La nomenclature en six postes est plus détaillée : les agriculteurs ; les artisans, commerçants ou chefs d'entreprise ; les cadres ; les professions intermédiaires ; les employés ; les ouvriers. Elle correspond au niveau le plus agrégé de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) de 1983.

La nomenclature des diplômes

Les diplômes des enfants sont eux aussi évalués selon trois nomenclatures. La plus agrégée distingue trois niveaux. Le niveau le plus élevé correspond aux diplômes supérieurs ou égaux au baccalauréat. Le niveau intermédiaire correspond au CAP, BEP, BEPC et équivalents. Le niveau inférieur correspond au certificat d'études primaires ou à l'absence de diplôme.


La nomenclature en quatre niveaux distingue les diplômes supérieurs au baccalauréat, le baccalauréat ou équivalent, les CAP, BEP, BEPC ou équivalent, et le certificat d'études primaires ou sans diplôme.
La nomenclature en six niveaux de diplômes est : supérieur au baccalauréat plus deux ans ; baccalauréat plus deux ans ; baccalauréat ou équivalent ; CAP, BEP ou équivalent ; BEPC ou équivalent ; certificat d'études ou sans diplôme.
Les diplômes du père sont évalués selon trois nomenclatures. Celles en trois niveaux et en quatre niveaux sont identiques à celles utilisées pour le diplôme des enfants. La nomenclature en six niveaux de diplômes est : supérieur ou égal à bac + 2 ; baccalauréat ou équivalent ; CAP, BEP ou équivalent ; BEPC ou équivalent ; certificat d'études ; sans diplôme.

Origine sociale et classement scolaire : le lien ne faiblit pas

En 1993, les jeunes adultes de 25-34 ans ont fréquenté l'école dans les années soixante-dix. Un jeune de cette génération issu d'un milieu modeste n'a toujours guère plus d'une chance sur dix d'être mieux diplômé qu'un enfant de cadre ou de chef d'entreprise. Il y a toujours deux chances sur trois pour que le niveau scolaire de la personne issue d'un milieu supérieur soit plus élevé que celui de la personne issue d'un milieu populaire (62%). Autrement dit, dans le cas considéré et telle qu'elle est mesurée, la hiérarchie scolaire respecte la hiérarchie des origines sociales à peine moins souvent aujourd'hui qu'il y a vingt ans [2].


En adoptant les mêmes nomenclatures et en se livrant aux mêmes calculs, l'enquête Emploi de 1996 permet de vérifier que les générations ayant aujourd'hui entre 25 et 34 ans ont eu des scolarités ni plus ni moins inégales que leurs aînées. Pour les jeunes ayant fréquenté l'école dans les années quatre-vingt, la comparaison des diplômes tourne de nouveau sept fois plus souvent à l'avantage des enfants des classes supérieures qu'à l'avantage des enfants des classes modestes.

Tableau 1
Hiérarchie scolaire et origine sociale en 1970 et 1993
A — Nomenclatures en trois origines sociales et trois niveaux de diplôme
En%

*Cf. encadré.
Lecture : en 1970, la probabilité pour qu'un individu (a) de père cadre ou chef d'entreprise soit strictement mieux diplômé qu'un individu (b) de père ouvrier, employé ou agriculteur s'élève à 65,9%, contre 61,7% en 1993. En 1970, la hiérarchie scolaire respecte la hiérarchie sociale 7 fois plus souvent qu'elle ne l'inverse (65, 9/9, 4).

B — Nomenclatures en quatre origines sociales et quatre niveaux de diplôme*

En%

*Cf. encadré.
Lecture : en 1970, la probabilité pour qu'un individu (a) de père cadre ou chef d'entreprise soit strictement mieux diplômé qu'un individu (b) de père profession intermédiaire, artisan ou commerçant s'élève à 57,5%, contre 53,2% en 1993. En 1970, la hiérarchie scolaire respecte la hiérarchie sociale 2,9 fois plus souvent qu'elle ne l'inverse (57,5/19,5).
Champ : individus de 25 à 34 ans en 1970 (resp. 1993).
Sources : enquêtes FOP 1970 et 1993 (Insee).

Si on utilise des nomenclatures de diplômes plus détaillées (cf. encadré), les indicateurs prennent bien entendu des valeurs différentes. Cependant, on constate toujours leur stabilité au cours du temps. Quel que soit le nombre de niveaux de diplômes distingués, la comparaison est aussi souvent à l'avantage des milieux supérieurs aujourd'hui qu'à la fin des années soixante [3]

[1] Pour un test et une tentative de synthèse de ces deux approches, voir Goux et Maurin (1995)

[2] D'un point de vue statistique, les deux ratios correspondant à 1970 et à 1993 ne sont en fait pas significativement différents (en 1970, 66/9,5 = 6,9 ; en 1993. 62/9,5 = 6,8 en 1996, 60/8,6 = 7)

[3] Ainsi, si l'on distinguait six niveaux de diplômes et non plus trois, le ratio serait égal à 69/13 = 5,3 en 1970 et à 73/14 = 5,2 en 1996. Concentrant leur analyse sur le recrutement des grandes écoles, Euriat et Thélot (1995) parviennent à un même type de constat..