Politique budgétaire

1. Fondements et mécanismes de la politique budgétaire

1.4. Les modalités de la politique budgétaire

Documents associés - Textes de référence

Demande effective et niveau d'emploi


Keynes, John Maynard (1936), Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, (1942), Paris, Payot, p. 47-58, extraits, Livre I, Chapitre III

Disponible sur le site "Les classiques des sciences sociales"



Nous supposons que le salaire nominal et les autres coûts de facteurs restent constants par unité de travail employé. Cette simplification, dont nous nous affranchirons plus tard, est introduite à seule fin de faciliter l'exposé. […]

Lorsque l'emploi croît, le revenu réel global augmente. Or l'état d'esprit de la communauté est tel que, lorsque le revenu réel global croit, la consommation globale augmente, mais non du même montant que le revenu. Par suite les employeurs réaliseraient une perte, si l'emploi supplémentaire était consacré en totalité à produire des biens de consommation. Pour qu'un certain volume d'emploi soit justifié il faut donc qu'il existe un montant d'investissement courant  suffisant pour, absorber l'excès de la production totale sur la fraction de la production que la communauté désire consommer lorsque l'emploi se trouve à ce niveau. Car, faute d'un tel montant d'investissement, les recettes des entrepreneurs seraient inférieures au chiffre nécessaire pour les décider à offrir ce volume d'emploi. Il s'ensuit que, pour une valeur donnée de ce que nous appellerons la propension de la communauté à consommer, c'est le montant de l'investissement courant qui détermine le niveau d'équilibre de l'emploi, i. e. le niveau où rien n'incite plus les entrepreneurs pris dans leur ensemble à développer ni à contracter l'emploi. Le montant de l'investissement courant dépend lui-même de ce que nous appellerons l'incitation à investir  et nous verrons que l'incitation à investir dépend de la relation entre la courbe de l'efficacité marginale du capital  et la gamme des taux d'intérêt afférents aux prêts d'échéances et de garanties diverses.

Ainsi, la propension à consommer et le montant de l'investissement nouveau étant donnés, il n'y aura qu'un seul volume de l'emploi compatible avec l'équilibre ; tout autre volume conduirait à une inégalité entre le prix de l'offre globale et le prix de la demande globale de la production considérée dans son ensemble. Ce volume ne peut être plus grand que le plein emploi ; en d'autres termes le salaire réel ne peut être moindre que la désutilité  marginale du travail. Mais en général il n'y a pas de raison de penser qu'il doive être égal au plein emploi. C'est seulement dans un cas spécial que la demande effective se trouve associée au plein emploi; et pour que ce cas se réalise il faut qu'il y ait entre la propension à consommer  et l'incitation à investir  une relation particulière. Cette relation particulière, qui correspond aux hypothèses de la théorie classique, est, en un certain sens, une relation optimum. Mais elle ne peut exister que si, pour des raisons fortuites ou voulues, l'investissement courant assure un montant de demande exactement égal à l'excès du prix de l'offre globale de la production résultant du plein emploi sur le montant que la communauté désire dépenser pour la consommation lorsqu'elle est employée à plein.

Cette théorie peut être résumée dans les propositions suivantes :

1° Dans un état donné de la technique, des ressources  et des coûts, le revenu (tant nominal que réel) dépend du volume de l'emploi N.

2° La relation entre le revenu d'une communauté et la somme, désignée par DI, qu'on peut s'attendre à la voir dépenser pour la consommation, dépend d'une de ses caractéristiques psychologiques que nous appellerons sa propension à consommer. En d'autres termes, tant que la propension à consommer ne varie pas, la consommation dépend du montant du revenu global, c'est-à-dire du volume de l'emploi N.

3° La quantité de main-d'œuvre N que les entrepreneurs décident d'employer dépend de la somme (D) de deux quantités : D1 le montant qu'on s'attend à voir la communauté dépenser pour la consommation et D2 le montant qu'on s'attend à la voir consacrer à l'investissement nouveau. D est ce que nous avons appelé précédemment la demande effective.

4° Puisque D1 + D2 = D = Ω(N) où Ω est la fonction de l'offre globale, et puisque, nous l'avons vu ci-dessus au deuxièmement, D1 est une fonction de N, représentée par γ (N), qui dépend de la propension à consommer, il s'ensuit que Ω(N) - γ (N) = D2

5° Par suite le volume d'équilibre de l'emploi dépend: a) de la fonction de l'offre globale Ω, b) de la propension à consommer x, et c) du montant de l'investissement D2. C'est là l'essentiel de la Théorie Générale de l'Emploi.

6° A tout volume de l'emploi N correspond un certain rendement marginal du travail dans les industries produisant les biens de consommation ouvrière; et c'est ce rendement qui détermine le salaire réel. Ainsi le cinquièmement se trouve soumis à la condition que N ne peut dépasser le chiffre pour lequel le salaire réel tombe au niveau de la désutilité marginale du travail. Ceci signifie que les variations de D ne sont pas toutes compatibles avec notre hypothèse temporaire que les salaires nominaux sont constants. L'exposé complet de notre théorie exige donc que nous nous libérions de cette hypothèse.

7° Selon la théorie classique d'après laquelle pour toute valeur de N la demande globale D est égale à l'offre globale Ω (N), le volume de l'emploi est en équilibre indifférent pour toute valeur de N inférieure à sa valeur maximum; on peut donc supposer que le jeu de la concurrence entre les entrepreneurs porte le volume de l'emploi à cette valeur maximum. C'est seulement à ce point qu'il peut y avoir selon la théorie classique un équilibre stable.

8° Lorsque l'emploi augmente, la dépense de consommation D1 augmente aussi, mais non du même montant que la demande effective D ; car, lorsque le revenu croît, la consommation croit aussi, mais dans une mesure moindre. La clé de notre problème pratique réside dans cette loi psychologique.


Il en découle que, plus le volume de l'emploi est grand, plus il y a de marge entre le prix de l'offre globale (Z) de la production qui lui correspond et la somme (D1) que les entrepreneurs peuvent espérer voir rentrer du fait de la dépense des consommateurs. Par suite, lorsque la propension à consommer ne change pas, l'emploi ne peut croître que si la dépense d'investissement D2 croit elle aussi, de manière à combler l'écart grandissant entre l'offre globale Z et la dépense de consommation D1. Si on exclut les hypothèses spéciales de la théorie, classique où, lorsque l'emploi augmente, il existe une certaine force qui oblige toujours D2 à croître suffisamment pour combler l'écart grandissant entre Z et D1, le système économique peut donc se trouver en équilibre stable pour un volume de N inférieur au plein emploi et plus, précisément pour le volume de N qui correspond à l'intersection de la courbe de la demande globale et de la courbe de l'offre globale.