Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.3 Portrait et rôle de l'entrepreneur

Documents associés - Textes de référence

De la difficulté d'être entrepreneur en France


Sombart, Werner (1913), Le bourgeois. Contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne, Paris

L'oeuvre de Werner Sombart sur le site de l'Université du Québec



France

La France a été de tout temps riche en grands entrepreneurs de génie à l'esprit spéculatif : capables de concevoir rapidement de vastes projets, allant droit au but, pleins d'imagination, quelque peu fanfarons, mais aussi pleins d'élan et d'essor, ils couraient souvent le danger de trébucher ou de finir leurs jours en prison, lorsque la déchéance et l'épuisement physique ne les terrassaient pas avant l'âge. Au XVe siècle, nous avons un type de ce genre dans Jacques Cœur, l'homme qui, par la force de sa géniale personnalité, a su créer en France un commerce de grand style, d'un éclat extraordinaire. Il possède sept galères, occupe trois cents  "facteurs" et entretient des relations commerciales avec toutes les grandes places maritimes du monde. "Argentier du roi Charles VII, il a su profiter de sa situation et de la faveur dont il jouissait auprès du roi, pour donner à ses entreprises commerciales une extension et une ampleur telles qu'aucun autre commerçant français n'était en état de lui faire concurrence. On peut même dire que le comptoir de cet homme représentait une puissance commerciale mondiale qui rivalisait avec les Vénitiens, les Génois et les Catalans." L'argent qu'il a gagné par ce commerce et par certaines opérations financières plus ou moins louches lui a servi à obliger un grand nombre de courtisans, à faire d'eux ses créanciers et, par conséquent, ses ennemis. Sa fin est connue : inculpé de haute trahison, de faux monnayages, etc., il fut emprisonné, dépouillé de ses biens et banni

Nous avons un autre type du même genre dans le grand Fouquet, sous Louis XIV.

La race de ces spéculateurs, aventuriers de grand calibre, s'est perpétuée jusqu'à nos jours : il suffit de citer les Lesseps, les Boncour, les Rochefort, et tant d'autres, de moindre importance, qui continuent la même tradition.

Montaigne a caractérisé cet esprit d'aventure de ses compatriotes dans ces paroles désobligeantes, mais au fond exactes :

" J'ay peur que nous avons les yeulx plus grands que le ventre; et plus de curiosité que nous n'avons de capacité; nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent"1.

Il n'y a cependant aucune incompatibilité entre le fait que nous signalons et les plaintes qu'on entend retentir en France depuis l'époque de Colbert jusqu'à nos jours et concernant le"manque d'esprit d'entreprise" chez les hommes d'affaires français. Ces plaintes dénoncent évidemment la grande masse des commerçants et industriels français moyens et se rapportent à des entreprises "solides", bien que souvent à plus longue portée."Nos négociants, se lamente Colbert, n'ont pas assez d'initiative, pour se lancer dans des affaires qu'ils ne connaissent pas "2  . On sait quelles difficultés eut à surmonter cet homme d'État "entreprenant", au vrai sens du mot, pour secouer l'indolence de ses compatriotes, lorsqu'il conçut le projet de fonder la "Compagnie des Indes Orientales". Il fallut réunir conférences sur conférences (trois entre le 21 et le 26 mai 1664) pour décider de riches et influents négociants et industriels à sousscrire des actions3  .

Qu'on lise les livres de Sayous, de Blondel et d'autres bons connaisseurs de la vie économique française, et l'on verra que tous s'expriment à peu près dans les mêmes termes que Colbert.

Indolent, voire paresseux : telle était la réputation dont jouissait l'homme d'affaires français... de jadis. Le négociant patriote, que nous avons déjà eu l'occasion de citer4  , se plaint vers le milieu du XVIIIe siècle du peu de temps qu'on consacre en France aux affaires : il voudrait voir son fils travailler "jour et nuit" et non "deux heures (!) par jour comme en France" . Ce livre prouve d'ailleurs que l'esprit franklinien était loin d'animer tous les négociants français de cette époque – il est plein d'idées romantiques, d'envolée, de velléités chevaleresques, et cela malgré la grande sympathie que l'auteur éprouve pour les procédés et les méthodes américains.

A ce développement insuffisant de l'esprit capitaliste correspondent (et correspondaient, car la nation française a, au cours des derniers siècles, remarquablement peu varié sous ce rapport) les idéaux positifs du peuple français. Nous constatons chez lui, d'une part (du moins jusque vers le milieu du XVIIIe, des tendances seigneuriales fort accusées. Notre "négociant patriote" se plaint amèrement de cette déplorable tendance des Français à mener une vie dispendieuse, à gaspiller leur fortune en dépenses de luxe au lieu de l'investir dans des entreprises capitalistes. Il en résulte que le commerce et l'industrie ne peuvent trouver des capitaux qu'en payant 5 à 6% d'intérêts, alors qu'en Angleterre et en Hollande le taux d'intérêt ne dépasse pas 2 1/2 à 3% . Et le "négociant patriote" ajoute qu'il est beaucoup plus profitable et raisonnable de prêter de l'argent aux hommes d'affaires à 3% que d' "acheter de belles propriétés qui ne rapportent rien".

L'étude de l'histoire économique de la France nous révèle une autre circonstance encore comme ayant servi d'obstacle au développement de l'esprit capitaliste. Il s'agit de la prédilection du Français pour la carrière sûre, stable (et honorifique) de fonctionnaire. Cette "plaie du fonctionnarisme" pour nous servir de l'expression d'un historien autorisé du commerce français5  , cette "folie française des offices" selon l'expression d'un autre auteur non moins autorisé6  , qui va de pair avec le "dédain des carrières industrielles et commerciales" se manifeste dès le XVIe siècle et subsiste encore de nos jours. Elle est un indice de la faible prédisposition des Français à s'assimiler complètement l'esprit capitaliste. Tous ceux qui le pouvaient se retiraient de la vie des affaires ou se gardaient même d'y entrer et employaient leur fortune à l'achat d'une charge (ce qui était encore possible jusqu'au XVIIIe siècle). L'histoire de la France nous fournit des preuves abondantes de la grande diffusion de cette mentalité dans toutes les couches de la population.

A ces tendances se rattache étroitement (à la fois comme leur cause et comme leur effet) la faible estime dans laquelle on avait toujours tenu en France, du moins jusqu'à la monarchie de Juillet, le commerce et l'industrie. En disant cela, je ne fais pas seulement allusion au fait que les rIches cherchaient à acquérir la noblesse, que les nobles ont été considérés jusqu'à la fin du XVIIIe siècle comme formant un état privilégié et que la loi elle-même voyait dans le négoce une occupation "dégradante" : il n'y a là rien de spécifiquement français, les mêmes tendances et préjugés ayant existé en Angleterre (et y persistant encore en partie de nos jours). Ce que je veux relever ici, c'est uniquement le mépris avec lequel on considérait l'activité commerciale et industrielle, c'est l'opinion dédaigneuse qu'on avait de leur valeur sociale et qui, si on fait abstraction de l'Espagne, a trouvé en France, jusqu'à une période assez avancée du XVIIIe siècle, sa plus forte expression.

"S'il y a mépris au monde, il est sur le marchand", disait au XVIe siècle un bon connaisseur de son temps, en parlant de la mentalité des couches supérieures de la population française7  . A l'époque dont il s'agit, l'Allemagne était encore un des pays qui, sous ce rapport, pouvait être comparé à la France, l'Angleterre ayant depuis un certain temps déjà dépassé cette phase. Mais ce que disait Montesquieu (et il ne fut pas le seul à le dire) vers le milieu du XVIIIe siècle n'était même plus applicable à l'Allemagne d'alors : "Tout est perdu lorsque la profession lucrative du traitant parvient encore par ses richesses à être une profession honorée... Un dégoût saisit tous les autres états, l'honneur y perd toute sa considération, les moyens lents et naturels de se distinguer ne touchent plus et le gouvernement est frappé dans son principe..." 8 .

1.  Essais, I, XXX

2.  Mélanges Colbert, 119, p. 273, chez Kaeppelin, La Compagnie des Indes Orientales (1908), p.4.

3.  C'est ce qui se passe aujourd'hui lorsqu'on sollicite le concours pécuniaire de gens riches pour la fondation d'une « Association Scientifique » ou d'une « Société d'Études Orientales »

4.  Le négociant patriote (1779), p. 13

5.  Pigeonneau, Histoire du commerce

6.  Normand, La bourgeoisie française au XVIIe siècle (1908), pp. 11 et suiv., 42 et suiv.

7.  Laffemas, Traité du commerce de la vie du loyal marchand (1601)

8.  L'Esprit des lois