Daniel Kahneman est né le 5 mars 1934 à Tel-Aviv en Palestine (aujourd'hui Israël) sous le mandat britannique. Il a grandi en France puisque sa famille, originaire de Lituanie, a immigré à Paris dans les années 1920. Son intérêt pour la psychologie remonte à la période de l’Occupation, où il s’est vu contraint de porter l’étoile jaune. Résidant en France jusqu’en 1946, il émigre ensuite en Palestine.
En 1954, il est diplômé de l'Université hébraïque de Jérusalem en psychologie et en mathématiques. En 1958, il étudie la psychologie à l'Université de Californie, à Berkeley (États-Unis), où il obtient son doctorat en 1961.
Dans les années 60, il enseigne la psychologie en Israël et travaille avec différents laboratoires américains, comme l’Université du Michigan (1965–1966), l'Université de Harvard (1966-1967) ou l'Université de Cambridge (1968 -1969).
Cette période est aussi marquée par la rencontre, à l'Université hébraïque de Jérusalem, avec Amos Tversky, spécialiste en psychologie mathématique, dont la collaboration sera à l’origine de réflexions pionnières dans le domaine de la théorie de la décision. Cette collaboration s’enrichit de la rencontre avec l'économiste Richard Thaler et permet d’ouvrir le champ de "l’économie comportementale".
En 1978, il est nommé professeur à l'Université de Colombie-Britannique. En 1986, il enseigne la psychologie à l’Université de Californie, Berkeley. Depuis 1993, il est chercheur et professeur émérite à la Woodrow Wilson School et occupe la chaire Eugene-Higgins de psychologie à l'Université Princeton, New Jersey (États-Unis). Il est aussi membre du Centre pour la Rationalité de l'Université hébraïque de Jérusalem.
Le professeur Daniel Kahneman est également membre de l’Académie nationale des sciences, de la Société philosophique, de l'Académie des arts et des sciences, de l'Association américaine de psychologie, de la Société américaine de psychologie ainsi que de l’Association des psychologues expérimentaux et de la Société d'économétrie.
Il a été récipiendaire de nombreuses distinctions scientifiques dont le Prix émérite de l'Association américaine de psychologie (1982), le Prix Grawemeyer (2002) et, en collaboration avec Amos Tversky, de la Médaille Warren de la Société de psychologie expérimentale (1995) et du Prix Hilgard pour leurs carrières dédiées à la psychologie (1995).
Docteur honoris causa de plusieurs Universités (dont Paris-I et Paris-IV en 2006), l'Association américaine de psychologie lui décerne son Prix spécial pour l'ensemble de son œuvre en 2007.
Le 9 octobre 2002, le professeur Daniel Kahneman a reçu le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il partage ce prix avec le professeur Vernon L. Smith.
Le professeur de Princeton a été particulièrement distingué "pour avoir introduit en sciences économiques des acquis de la recherche en psychologie, en particulier concernant les jugements et les décisions en incertitude".
Pour le jury du Nobel, le professeur Daniel Kahneman a intégré les acquis de la recherche en psychologie, notamment de la psychologie cognitive dans l’analyse des motivations des individus. Ses travaux sur la prise de décision en incertitude ont montré comment les décisions des individus peuvent s’écarter des prédictions de la théorie économique traditionnelle et cela de manière systématique. Il démontre aussi que les jugements en incertitude peuvent prendre des raccourcis heuristiques qui diffèrent des principes fondamentaux de la théorie des probabilités. Ses travaux ont trouvé de nombreuses applications en économie et en finance.
On notera que le jury mentionne l’importance de sa collaboration avec Amos Tversky (1937-1996) dans le développement de la "prospect theory", notamment l’article fondateur de 1979 ("Prospect theory: An analysis of decision under risk") qui est un des plus cités de la revue Econometrica depuis sa création dans les années 1930.
Parmi les vingt articles les plus cités du professeur Amos Tversky, 17 ont été rédigés avec le professeur Daniel Kahneman et, de même, parmi les 20 articles les plus cités de Kahneman, 17 sont des articles co-signés avec Tversky.
L'économie a généralement été considérée tout au long du XXe siècle comme une science non expérimentale. Alors que de nombreux champs scientifiques fondent les résultats de leurs recherches sur des données de terrain, par l'observation directe de phénomènes interrogés, les sciences économiques se sont enfermées à la fois dans un formalisme et une méthodologie éloignés des expériences concrètes et/ou grandeur nature. Le développement d’expériences contrôlées en laboratoire et l’émergence de nouveaux résultats expérimentaux ont enrichi, et parfois remis en question, certains des postulats de la théorie économique.
Ainsi, la figure de "l’homo œconomicus", dont le comportement est uniquement régi par la recherche de l'intérêt personnel et dont toutes les décisions sont rationnelles a-t-il été interrogé et nuancé.
C’est dans ce contexte de renouvellement méthodologique de la recherche, qui a notamment conduit à tester les modèles économiques, que les économistes expérimentaux comme les professeurs Daniel Kahneman et Vernon Smith se sont distingués. Bien qu’ils n'aient jamais travaillé ensemble ni écrit d'articles communs, ils ont tous deux permis de mieux comprendre la complexité des agents économiques et de leurs relations.
S’il n’est pas le premier "non économiste" à être honoré par le jury du Nobel d’économie, le professeur Daniel Kahneman est le premier psychologue à recevoir ce prix. Pour lui, "la psychologie permet d’éclairer l’économie" puisque cette dernière est perçue comme une science du comportement. La psychologie permet de comprendre la complexité de l’être humain. Il affirme d’ailleurs : "je ne me suis pas intéressé à l’économie. C’est plutôt l’inverse." En effet, ce sont des économistes, notamment Richard Thaler, qui ont découvert les travaux sur la prise de décision en incertitude qu’il menait avec Amos Tversky.
Dès 1968, Daniel Kahneman travaille sur la psychologie de la perception, notamment les intuitions. Avec Amos Tversky, il aborde les jugements individuels comme le résultat d'intuitions et de calculs, et lance un programme de recherche sur la prise de décision en condition d'incertitude. Cette collaboration aboutit à la publication d'un article fondateur "La théorie du prospect" (parfois traduit par théorie des perspectives) publié en 1979 dans Econometrica, revue d'économie qui ouvre largement ses portes aux théoriciens de la décision. Leurs travaux posent les bases d'une analyse de la décision en incertitude qui s'affirme comme une alternative de la théorie économique standard, dominée jusque-là par le modèle de l'utilité espérée, dont les résultats sont contredits par les comportements observés.
Pourquoi les agents réclament-ils plus d'argent pour vendre un bien qu'ils seraient prêts à en donner pour l'acquérir ? Pourquoi les individus donnent-ils un prix différent à un même objet selon qu'ils le possèdent ou non ?
Les travaux des professeurs Daniel Kahneman et Amos Tversky offrent une explication de ces comportements en se focalisant sur les "changements de situation" plutôt que sur les situations d'échanges. Leurs recherches conduisent notamment à mettre en évidence l'existence d'asymétrie dans les préférences : les individus accordent plus d'importance aux pertes qu'aux gains.
Ainsi, contrairement aux postulats de la théorie économique standard, les êtres humains ne font pas toujours une analyse objective et logique des situations qui s'offrent à eux. Depuis le XVIIIe siècle et les travaux du mathématicien Daniel Bernoulli sur la psychologie des préférences, cette théorie a intégré deux notions majeures concernant la prise de décision : la peur du risque et l'espérance d'utilité, c'est-à-dire le fait que les individus apprécient la valeur de ce qu'ils possèdent non en fonction de la quantité d'argent que ces biens représentent mais de l'usage qu'ils espèrent en faire. Maurice Allais (1952-1953) avait déjà amendé la validité empirique de certains axiomes en présentant une théorie positive de choix en incertitude basée sur la psychologie. Herbert Simon (1956) a développé une approche de traitement de l'information et de prise de décision fondée sur la rationalité limitée.
Plus radicalement, les professeurs Kahneman et Tversky critiquent les bases psychologiques de la théorie dominante. Cette remise en cause repose sur trois piliers :
En premier lieu, les informations dont disposent les agents ne sont pas directement utilisables pour éclairer leurs décisions. Ils doivent les intégrer dans un code qui permet de les interpréter.
En second lieu, la notion de risque suppose la comparaison de gains et de pertes qui s'effectue par rapport à un point de référence conventionnel.
Enfin, l'évaluation des chances de gain et des risques de perte est inséparable d'un jugement subjectif. Cette façon subjective d'évaluer des probabilités conduit à "surpondérer" les événements à faible probabilité et à "sous-pondérer" les événements à forte probabilité.
Les expériences des professeurs Daniel Kahneman et Amos Tversky, notamment sur la base de loteries proposées aux individus, ont permis de montrer que la peur du risque varie selon la situation (situation de gain ou situation de perte), car des "illusions cognitives" empêchent d'analyser logiquement une situation.
Par exemple, un agent peut préférer un pari risqué à une certitude lorsqu'il est certain de perdre mais rejeter ce choix lorsqu'il est sûr de gagner. Bref, l'aversion pour le risque est plus forte quand il s'agit d'un gain que lorsqu'il s'agit d'une perte. De même, pour un individu, une même différence de gain (ou de perte) est estimée différemment selon le niveau où elle se situe. Une différence de 100 euros est perçue différemment selon qu'elle se situe entre 500 et 600 euros ou 1500 et 1600 euros.
Bien que la "théorie du prospect" s'applique uniquement à des situations de choix dans le cadre de paris ayant au plus trois résultats possibles où les valeurs monétaires et les probabilités sont connues et spécifiées numériquement, elle a eu un important écho.
Ses résultats sont très utiles pour comprendre et modéliser les comportements et les stratégies dans une négociation : l'aversion aux pertes doit être intégrée par les négociateurs pour obtenir une issue rapide dans les tractations.
Le caractère asymétrique de la fonction d'utilité par rapport au risque est devenu central dans la théorie de l'assurance. Comment un produit d'assurance, comme un contrat, est-il perçu par les clients? Quel type de contrat (et de garantie) pour quel type de client ? La clientèle potentielle de la compagnie d'assurance a-t-elle une aversion (symétrique) au risque ou a-t-elle une préférence pour l'incertitude dans le cas des pertes ?
Les travaux du professeur Daniel Kahneman offrent aussi des fondements psychologiques aux théories de la finance comportementale qui permet de modéliser la présence d'agents irrationnels sur les marchés financiers. Ces recherches démontrent l'existence de biais cognitifs qui sont à l'origine des anomalies boursières (investisseurs irrationnels, mouvements de cours qui s'éloignent de la valeur fondamentale, existence des "suiveurs de tendance").
Plutôt que de postuler que le comportement humain est uniquement dicté par un calcul de probabilités et présupposer une aversion générale au risque, l'économie comportementale cherche à comprendre la construction mentale réalisée par l'individu. La prise en compte de l'environnement, de ses émotions, des valeurs de référence ou de ses motivations devient alors centrale.
De nombreux économistes ignorent ce courant, voire le critiquent vigoureusement, comme c’est le cas d’Eugene Fama, collègue de Richard Thaler, un des fondateurs de l'économie expérimentale, à l'université de Chicago. Néanmoins, ce courant s'est imposé comme une des branches créatives de l'économie car il permet de mieux comprendre et expliquer certains phénomènes économiques et invite les économistes à prendre en compte l’environnement et les caractéristiques sociales des individus pour analyser leurs choix.
Si le manque d’argent ne fait pas le bonheur, voire contribue au malheur ("la faiblesse des revenus exacerbe la douleur émotionnelle qui accompagne des malheurs comme le divorce, ou le fait d’être en mauvaise santé ou seul"), l’argent ne garantit pas le bonheur …au-delà d’un revenu de 75 000 dollars par an, pour un ménage américain.
Un sondage quotidien de l’institut américain Gallup réalisé entre 2008 et 2009 a permis au professeur Daniel Kahneman et ses collaborateurs de mesurer l’évolution du bien-être d’un échantillon de 1000 Américains. L'exploitation de ces questionnaires les conduit à affirmer que "l’appréciation que chacun a sur sa vie augmente constamment en suivant les revenus. Le bien-être émotionnel monte également" … mais cette corrélation positive est significative jusqu'au seuil d'un revenu annuel d’environ 75 000 dollars. Au delà de ce niveau de richesse monétaire, une augmentation des ressources des ménages ne se traduit pas en sentiment de bonheur et n’améliore plus la capacité des individus à améliorer le "bien-être émotionnel" (passer du temps avec ceux qu'on aime, éviter la douleur et la maladie, apprécier les loisirs, etc.) bien que la hausse des revenus augmente les opportunités offertes aux individus. Il apparaît d'ailleurs que, plus les revenus sont élevés, plus les individus se consacrent à des activités qu’ils associent au stress.
Si les morales religieuses professent depuis longtemps que "l’argent ne fait pas le bonheur", l'intérêt de ces études est surtout de mieux comprendre les processus de décision et d'interroger la finalité des politiques économiques : les gouvernements doivent-ils chercher à augmenter le produit national par habitant ? Cette hausse doit-elle bénéficier à tous ? Quel montant optimal un épargnant doit-il capitaliser ?
Kahneman D., J. Knetsch, and R. Thaler (1986), "Fairness and the assumptions of economics", Journal of Business 59, S285-S300.
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Kahneman D. and D. Lovallo (1993), "Timid choices and bold forecasts: A cognitive perspective on risk taking", Management Science 39, 17-31.
Kahneman D. and A. Tversky (1972), "Subjective probability: A judgment of representativeness", Cognitive Psychology 3, 430-454.
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Kahneman D. and A. Tversky (1979), "Prospect theory: An analysis of decision under risk", Econometrica 47, 263-291.
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Tversky A. and D. Kahneman (1971), "Belief in the law of small numbers", Psychological Bulletin 76, 105-110.
Tversky A. and D. Kahneman (1973), "Availability: A heursistic for judging frequency and probability", Cognitive Psychology 5, 207-232.
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Tversky A. and D. Kahneman (1986), "Rational choice and framing of decisions", Journal of Business 59, S252-278.
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