Dale T. Mortensen (1939 – )

Prix Nobel 2010 (États-Unis)

Dale T. Mortensen est né le 2 février 1939 à Enterprise (États-Unis). Il obtient sa maîtrise d'économie à l'Université Willamette (Oregon) en 1961 et soutient sa thèse d'économie à la Tepper School of Business à Carnegie Mellon (Pennsylvanie) en 1967.
S’il entre à l’Université Northwestern de Chicago (Illinois) en 1965, sa carrière académique le conduira à enseigner comme professeur invité dans de nombreuses universités, américaines ou non : l'Université d'Essex, l'Université hébraïque de Jérusalem, l'Université de New York, la California Institute of Technology, l'Université Cornell, l'Institut de recherche du Centre de mathématiques en économie de Moscou (Russie), l'Université d'Aarhus (Danemark) ou encore l'École de recherche en sciences sociales à l'Université nationale australienne.
En plus de la chaire Ida C. Cook de l'Université de Northwestern et du poste de professeur à l'Université d'Aarhus (Danemark), le professeur Dale T. Mortensen est chercheur associé au National Bureau of Economic Research (NBER) et à l'Institut pour l'étude du travail (IZA) en Allemagne.
Ses objets de recherche et d'enseignement sont l'économie du travail, la macroéconomie et la théorie économique. Il est considéré comme un pionnier de la théorie de la recherche d'emploi et du chômage de recherche.

    Le 24 octobre 2005, les professeurs Dale T. Mortensen et Christopher A. Pissarides reçoivent conjointement le prix de l’institut allemand IZA – une des principales récompenses en économie du travail, dont la dotation s’élève à 50 000 euros – pour leurs contributions d'avant-garde sur l'analyse des marchés avec des frictions de recherche et d'appariement. Cette distinction récompense un effort et un cheminement intellectuel communs pour comprendre les marchés du travail et élaborer des politiques publiques de lutte contre le chômage. Leurs modèles sont maintenant largement utilisés en économie du travail et, plus globalement, dans la recherche en macroéconomie. Ils analysent le chômage comme un phénomène d'équilibre et mettent en évidence les ajustements cycliques dans la dynamique du marché du travail.

Le professeurs Dale T. Mortensen est par ailleurs membre de la Société d'économétrie et a participé au conseil d'administration du Tinbergen Institute à Amsterdam (Pays-Bas) de 1995 à 2001. Membre de l'Académie des Arts et des Sciences, de la Société pour l'économie du travail et de l'Association économique européenne (European Economic Association), il a aussi été président de la Society for Economic Dynamics de 1995 à 2000.
Après avoir reçu de nombreuses distinctions pour ses travaux sur le marché du travail, il est élu membre honoraire de l'American Economic Association en 2008.


Le Nobel

Le 10 octobre 2010, le professeur Dale T. Mortensen a reçu le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il partage ce prix avec les professeurs Peter A. Diamond et Christopher A. Pissarides pour "leur analyse des marchés avec des frictions liées à la recherche", notamment sur le marché du travail.
Pour l'Académie suédoise des sciences, les professeurs Date T. Mortensen et Christopher A. Pissarides ont développé les réflexions théoriques impulsées par Peter A. Diamond.

Les trois universitaires ont donc été récompensés pour leurs recherches sur les obstacles à l'ajustement sur les marchés, notamment dans les cas où les acheteurs et les vendeurs ont des difficultés à se joindre. Ils se sont particulièrement intéressés au cas du marché du travail où offres et demandes s'équilibrent difficilement compte tenu des difficultés à se rencontrer.
Pourquoi y a-t-il tant de personnes sans emploi alors qu'au même moment il y a un grand nombre d'emplois vacants ? Comment la politique économique agit-elle sur le chômage ?
Pour le comité Nobel, les trois lauréats ont développé une théorie pertinente qui peut être utilisée pour répondre à ces questions.

Ils ont démontré que les analyses traditionnelles des marchés ne permettaient pas d'expliquer certains phénomènes empiriques comme la coexistence de chômage et d'emplois non pourvus car le prix n'est pas le facteur de régulation instantané entre l’offre et la demande. Comme le précise le jury du Nobel, un ajustement spontané " ne se produit pas dans la vraie vie".

Leurs réflexions théoriques et leurs résultats empiriques peuvent être élargis à d'autres champs de recherche, comme les marchés de l’immobilier ou du crédit. Ils permettent, par exemple, d’apporter des éléments de réponse à la question suivante : "pourquoi le nombre de logements mis en vente, la durée nécessaire pour trouver un acquéreur et le temps pour que les parties trouvent un accord sur le prix varient selon les périodes ?"
La modélisation de "frictions" liées à la recherche peut aussi être mobilisée dans les domaines de la théorie monétaire, de l’économie publique ou encore de l’économie de la famille, soit les champs d'investigation dans lesquels les ajustements entre l’offre et la demande forment un processus long et coûteux.


Les théories de la prospection d'emploi

Pour les lauréats du prix Nobel d'économie 2010, la recherche d'un emploi pour un chômeur (ou le passage d'un emploi à un autre) a un coût, tout comme le recrutement d'un salarié pour l'entreprise. Un chômeur peut prolonger sa période de recherche s'il anticipe qu'il trouvera un poste plus conforme à ses prétentions salariales tandis que l'employeur peut rester réticent à embaucher (en raison de l’anticipation de coûts imprévus) alors même qu'il a créé des postes à pourvoir.

Sur le marché du travail, la rencontre de l'offre et de la demande n'est pas automatique. Elle est parfois entravée par la mobilité des actifs et l'information imparfaite. C'est le problème de l'"appariement". L'un des autres apports des professeurs Peter A. Diamond, Dale T. Mortensen et Christopher A. Pissarides, est de souligner que les "frictions" sur le marché du travail expliquent pourquoi il peut y avoir, au même moment, des demandeurs d'emploi qui ne trouvent pas de postes et des offres d'emploi insatisfaites. Ces "frictions" conduisent à un résultat différent de la situation optimale tant pour les candidats à l'emploi que pour les recruteurs. Leur cadre théorique permet ainsi de modéliser la capacité du marché du travail à mettre en relation les travailleurs et les employeurs ("l'appariement") et d'évaluer la coexistence de chômeurs et d'emplois vacants. Ils insistent aussi sur les asymétries dans la relation de travail : il est plus aisé pour les postes vacants d’être pourvus que pour les travailleurs de trouver un poste disponible tandis que le changement d'emploi pour les salariés en poste libère un poste d'accès plus facile pour les demandeurs d'emploi.

Les professeurs Dale T. Mortensen, Peter A. Diamond et Chris A. Pissarides, ont développé des modèles dits de "frictions des marchés", c’est-à-dire des modèles dans lesquels le coût de recherche d'un bien ou d'un service et le temps qui y est consacré par les acteurs économiques sont pris en compte.

Les efforts consacrés par un demandeur d’emploi pour trouver un emploi, par un ménage pour trouver un bien immobilier, ou par la banque qui offre les conditions de financement les moins élevées, sont considérés comme des facteurs de production. Dans le même sens, les dépenses de recrutement ou de prospection d'une entreprise sont intégrées à l'analyse. Bref, tout effort d'un agent économique pour échanger avec un autre agent économique peut être considéré comme un facteur de production qui contribue à l’efficacité collective. Dans ce cadre, les "frictions", les difficultés d'appariement ont un rôle structurant sur les marchés (du travail, de l'immobilier, du crédit, etc.).
Ces modèles remettent donc en cause les modélisations standards du marché du travail qui postulent l'ajustement instantané des offres et des demandes (mobilité parfaite des facteurs de production) et l'information parfaite des participants au marché. Cependant, il reste des modèles basés sur le comportement des acteurs supposés rationnels (hypothèse des anticipations rationnelles) et où le fonctionnement des marchés est au cœur de l'allocation des ressources. Ces modèles sont parfois étiquetés comme néokeynésiens car ils ont pour base l’existence d’un chômage involontaire, lié aux recherches d'emplois infructueuses résultant des "frictions", et l'imperfection du marché du travail, qui peut justifier l'intervention de l'Etat, par exemple pour accompagner les chômeurs ou pour protéger l'emploi. Néanmoins, leurs travaux sur la recherche d'emploi (job search) n'ambitionnent pas de renouveler une école ou un courant de pensée mais de poser de nouvelles questions.
Pour certains économistes, "ils révolutionnent la manière de modéliser le marché du travail et les politiques de l’emploi" car le chômage n'est plus le résultat de la rigidité des salaires sur le marché du travail. De plus, la représentation du phénomène est modifiée : le nombre de chômeurs n'est plus lié au stock d’emplois disponibles.

Le marché du travail est pensé dans sa dynamique : il est un lieu de calculs stratégiques, un espace de flux d’emplois vacants et de demandes d’emploi de la part de personnes sans emploi ou en poste. Nos trois économistes offrent, dans la filiation de l'analyse de J.A. Schumpeter, une représentation en termes de flux, de destructions et de créations d'emplois, plus conforme à la dynamique du capitalisme, américain mais aussi français, comme le rappelle les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg qui soulignent qu'en France, environ 10 000 emplois sont créés et 10 000 autres sont détruits chaque jour.

Avec ce triple Prix Nobel, l'Académie suédoise des sciences a entendu récompenser des théoriciens dont l’analyse améliore les explications du chômage. Il convient par ailleurs de souligner qu’en plus de leurs apports heuristiques, les modèles proposés par Pissarides, Diamond et Mortensen ont impulsé de nombreux travaux empiriques dans les pays de l'OCDE.

Les différences de salaires

Depuis Adam Smith, les économistes s'interrogent sur les différences de salaire. Selon la théorie explicative dominante, les écarts de salaires s'expliquent par des écarts de productivité des travailleurs. Cependant, les travaux empiriques ne confirment pas pleinement cette explication. En effet, comment expliquer que des actifs aux capacités similaires reçoivent des offres différentes ?

Le dernier ouvrage du professeur Dale T. Mortensen, Wage Dispersion: Why Are Similar Workers Paid Differently ? – que l’on peut traduire ainsi : les salaires de dispersion: pourquoi des travailleurs similaires sont-ils rémunérés différemment ? – a pour ambition d'expliquer à la fois les phénomènes d'affectation sur le marché du travail et de répartition des salaires. Ses travaux, basés sur le modèle d'équilibre général dit "Burdett-Mortensen" (cf. Burdett, K. et Mortensen, D. 1998, « Wage Differentials, Employer Size and Unemployment », International Economic Review 39, 257—273), permettent d'expliciter les liens qui existent entre distribution des salaires et productivité. Le cadre analytique est celui des modèles de recherche d'emploi d'équilibre. Les entreprises ont un pouvoir de monopsone sur le marché du travail car elles proposent des salaires non négociables aux employés. Elles peuvent bénéficier d'une rente sous la forme d'un salaire inférieur à celui de la concurrence. Elles peuvent aussi offrir différents niveaux de salaires. Les entreprises fixent les salaires et les individus acceptent, ou refusent, les offres d’emploi. Différents niveaux de salaire sont donc compatibles avec un même niveau de profit.
L'entreprise peut offrir des salaires faibles, mais elle prend le risque d'augmenter le turn-over. Si elle veut conserver ses salariés (et, ce faisant, diminuer les coûts de rotation), elle doit proposer des salaires différenciés. Les firmes à turn-over élevé offrent des salaires faibles aux offreurs de travail qui augmentent avec l'ancienneté afin de limiter le départ des "insiders". Les firmes à turn-over faible ont, à l’inverse, un salaire d'embauche élevé mais avec une progression à l'ancienneté relativement faible. Lorsque les coûts de la recherche d'emploi sont élevés, les entreprises préfèrent augmenter les salaires pour diminuer les coûts de recrutement.
Les postes de travail étant identiques, un offreur de travail accepte l'emploi le mieux rémunéré. C'est-à-dire qu'il accepte toute offre lui assurant un revenu supérieur à l'allocation chômage ou, s'il est en poste, supérieur à son dernier salaire. L’offre de travail est donc croissante : elle augmente avec le salaire offert.

Le professeur Mortensen développe donc une théorie de la formation des salaires dans les modèles de recherche d’emploi. Il introduit aussi la possibilité pour les individus qui sont déjà en situation d'emploi de rechercher un autre emploi, des salariés pouvant naturellement changer d'emploi sans connaître de situation de chômage. En proposant un salaire élevé, une firme attire les travailleurs bénéficiant de rémunérations plus faibles dans d'autres entreprises. C'est donc l'hypothèse d'un jeu non-coopératif (cf. solution Zeuthen - Nash - Harsanyi) entre les entreprises conduisant à des offres de salaires différenciés qui se trouve au cœur de la réflexion de Mortensen.

 

Principales publications

Ouvrages
Mortensen, D (2005), Wage Dispersion: Why Are Similar Workers Paid Differently?, MIT Pre


Articles

Burdett, K and D Mortensen (1998), “Wage Differentials, Employer Size and Unemployment”, International Economic Review 39, 257—273.

Lentz, R and D Mortensen (2010), “Labor Market Models of Worker and Firm Heterogeneity”, Annual Review of Economics 2, 577—602.

Mortensen, D (1970 a), “A Theory of Wage and Employment Dynamics”, in E S Phelps et al., Microeconomic Foundations of Employment and Inflation Theory, Macmillan.

Mortensen, D (1970 b), “Job Search, the Duration of Unemployment and the Phillips Curve”, American Economic Review 60, 847—862.

Mortensen, D (1977), “Unemployment Insurance and Job Search Decisions”, Industrial and Labor Relations Review 30, 505—517.

Mortensen, D (1978), “Specific Capital and Labor Turnover”, Bell Journal of Economics 9, 572—586.

Mortensen, D (1982a), “The Matching Process as a Noncooperative Bargaining Game”, in J McCall (ed.), The Economics of Information and Uncertainty, University of Chicago Press.

Mortensen, D (1982b), “Property Rights and Efficiency in Mating, Racing and Related Games”, American Economic Review 72, 968—979.

Mortensen, D (1988), “Matching: Finding a Partner for Life or Otherwise”, American Journal of Sociology 94 (Supplement), S215—S240.

Mortensen, D (1994a), “The Cyclical Behavior of Job and Worker Flows”, Journal of Economic Dynamics and Control 18, 1121—1142.

Mortensen, D (1994b), “Reducing Supply-side Disincentives to Job Creation”, in Reducing Unemployment: Current Issues and Policy Options, Federal Reserve Bank of Kansas City.

Mortensen, D and C Pissarides (1994), “Job Creation and Job Destruction in the Theory of Unemployment”, Review of Economic Studies 61, 397— 415.

Mortensen, D and C Pissarides (1998), “Technologial Progress, Job Creation and Job Destruction”, Review of Economic Dynamics 1, 733—753

Mortensen, D and C Pissarides (1999a), “Unemployment Responses to ‘Skillbiased’ Technology Shocks: The Role of Labour Market Policy”, Economic Journal 109, 242—265.

Mortensen, D and C Pissarides (1999b), “New Developments in Models of Search in the Labor Market”, in O Ashenfelter and D Card (eds.), Handbook of Labor Economics, vol 3, part 2, Elsevier.

Mortensen, D and C Pissarides (1999c), “Job Reallocation, Employment Fluctuations and Unemployment”, in J Taylor and M Woodford (eds.), Handbook of Macroeconomics vol 1, part 2, Elsevier.

Mortensen, D and E Nagypal (2007), “More on Unemployment and Vacancy Fluctuations”, Review of Economic Dynamics 10, 327—347.