Ce texte revient sur l'éventuel relâchement des normes dont notre société serait témoin. Le contrôle social aurait ainsi complètement disparu, et une multiplicité de normes semblerait coexister, sans que les unes ou les autres deviennent des normes supérieures, entraînant une déviance. Bref, le contrôle social aurait disparu. Toutefois, l'auteur tempère fortement cette affirmation en montrant que la multiplicité n'implique pas un relâchement des normes. Multiplicité des normes et contrôle social peuvent au contraire très bien se rencontrer dans une même société, car à chaque norme correspond une éthique, une conduite de vie particulière.
Le physique, l'apparence générale ou certains détails particuliers signalent une origine ou un statut social, et on les interprète immanquablement comme des signaux sociaux. Or le modèle dominant d'apparence est précisément celui qui nous semble beau. Nous établissons inconsciemment un lien entre la beauté et le rang social ou la réussite, comme si les gens de statut social élevé étaient beaux.
Ce n'est évidemment pas que les gens riches ou puissants soient dotés d‘un physique au-dessus de la moyenne. En revanche, ils satisfont nécessairement mieux aux critères qu'ils ont eux-mêmes élaborés et imposés, qu'il s'agisse de la coiffure, du vêtement, de la gestuelle ou du maquillage. Même leur corps est modelé par leurs pratiques : habitudes alimentaires, sport, conditions de travail. On mesurera le fossé entre la classe bourgeoise et la classe laborieuse si on songe aujourd'hui aux travailleurs exposés aux intempéries qui portent des bottes, des casques ou des casquettes pour des raisons professionnelles.
Les critères du convenable et du beau sont fixés par ceux qui disposent du pouvoir de les imposer aux autres groupes sociaux, lesquels doivent s'efforcer de les imiter. Ainsi se sont imposées au XIXème siècle des formes toutes en rondeur pour les femmes, ce qui correspondait aux standards de la bourgeoisie de l'époque (modèle de la femme d'Ingres), alors que les ouvrières étaient plutôt minces. Aujourd'hui, les groupes les plus favorisés valorisent une relative minceur en rapport avec leur mode de vie et les ouvrières ne sont plus les plus minces : les femmes les moins favorisées sont même plus souvent obèses.
Les critères esthétiques sont une opération de « distinction » pour ceux qui détiennent, à un moment donné, le pouvoir culturel ou économique. La définition de la beauté est en grande partie une construction sociale. Cette construction aboutit à une opération de classement tout à fait arbitraire des individus. Et le consensus qui existe sur la beauté et la laideur renforce, à son tour, nos normes sociales en accordant tout aux uns et en refusant le minimum aux autres, comme si des qualités ou des défauts s'attachaient réellement aux apparences.
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Le vêtement est devenu une manifestation des préférences de chacun.
On aurait pu croire que la moindre utilisation des costumes et des uniformes professionnels signifiait un relâchement des normes, une sorte d'affranchissement des pesanteurs sociales liées à l'apparence. Il n'y a plus, notait déjà Emile Durkheim au début du siècle, de type physique propre à un métier ou aux membres d'une même communauté, une même sorte de vêtement et une manière identique de porter ou de ne pas porter la barbe, de se couper la barbe de telle ou telle façon et d'avoir les cheveux ras ou longs. Certains costumes professionnels ont en effet disparu en même temps que les métiers auxquels ils correspondaient, mais les fonctions et les statuts d'aujourd'hui comportent également leurs codes vestimentaires et leurs codes d'apparence : on sait reconnaître un cadre, un instituteur ou un boucher. La lisibilité des différents groupes et catégories sociales est simplement réduite pour une raison que Durkheim avait posée : « Les dissemblances fonctionnelles ne font que devenir plus nombreuses et plus prononcées. »
Les normes qui régissent l'apparence des individus au sein des différents groupes sociaux n'ont pas disparu avec le costume professionnel, elles sont devenues plus nombreuses et plus raffinées. La modernité, entendue comme un accroissement de la différence fonctionnelle, accentue ce phénomène. Du coup, partout, on note, avec l'avènement de la notion de « look », une complexification croissante des codes sociaux relatifs à l'apparence. Désormais, l'apparence dévoile, plus que par le passé, des « vérités intérieures », une personnalité.