Régulation et cohésion sociale

2. Conformité et déviance

2.1. Pourquoi obéit-on aux règles et aux normes ?

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Construire la conformité aux normes sexuelles


Bozon, Michel (2002), Sociologie de la sexualité, Paris, Nathan, coll. ''Sociologie 128", p. 14-17, extraits


Ce texte montre comment la conformité peut être obtenue. Au-delà de la sanction qui frappe la transgression d'une norme et qui donne à l'individu qui la transgresse un statut dévalorisé, la conformité aux normes s'obtient aussi par l'intériorisation des normes sociales, par le conformisme.

 

Dans toutes les constructions culturelles de la sexualité, la pratique licite est distinguée d'une pratique illicite ou transgressive, dont les définitions varient. Une constante est cependant que les limites du licite et de l'illicite ne coïncident pas pour les hommes et les femmes. […] L'institutionnalisation du christianisme en Occident et l'éthique sexuelle restrictive qui l'accompagne n'ont pas été une rupture totale dans l'Antiquité tardive. Saint Paul, par exemple, était assez proche des philosophes stoïciens en matière de morale sexuelle. La véritable nouveauté est que les pratiques de l'ensemble des fidèles sont désormais placées sous le regard d'un appareil de contrôle institutionnalisé et que les comportements exigés de ces derniers le sont en fonction de principes absolus et sacrés, s'appliquant à tous. […] L'entrée des jeunes dans la sexualité se fait sous le regard et sous le contrôle de la parenté et des aînés qui fixent les règles selon lesquelles les jeunes hommes et les jeunes femmes peuvent accéder à cette activité statutaire de la maturité. L'initiation sexuelle est dans toutes les cultures une étape marquante de la construction sociale de la masculinité et de la féminité. Hors des sociétés contemporaines développées, on peut distinguer deux grands modes d'accès des femmes à la sexualité. Nombreuses sont les sociétés qui, voulant éviter tout retard des femmes à entamer leur vie sexuelle, les « mettent au travail reproductif » aussi près que possible de la puberté, en les unissant à des hommes sensiblement plus âgés, renforçant ainsi la domination de sexe par la domination de l'âge. Dans ces sociétés, l'initiation sexuelle masculine peut fort bien être plus tardive que celle des femmes. Ce modèle est encore présent dans bon nombre de pays d'Afrique sub-saharienne ou dans le sous-continent indien. Dans un second ensemble de cultures, dont font partie les cultures latines et latino-américaines, le contrôle social vise au contraire à retarder autant que possible l'entrée des femmes dans la sexualité, afin de préserver leur virginité jusqu'à leur mariage. Là les jeunes gens sont fortement incités à prouver qu'ils sont bien des hommes, soit avec des prostituées, soit avec des femmes plus âgées, et leur initiation sexuelle se produit bien avant celle des femmes. Dans le modèle de la reproduction précoce des femmes, comme dans celui de la préservation de leur virginité, la demande de conformité sociale est particulièrement pesante pour les femmes, mais il est clair que les hommes subissent également, à l'initiation et aussi plus tard, des injonctions puissantes à se comporter « comme des hommes ». Les modes d'entrée des femmes dans la sexualité révèlent certains aspects fondamentaux de la construction traditionnelle de la féminité. La féminité implique la fertilité, l'appartenance de la femme à un seul homme (même si un homme peut avoir plusieurs femmes), son absence d'initiative en matière sexuelle. Dans les traditions méditerranéennes et latino-américaines ainsi que dans certaines cultures asiatiques, la perte de la virginité avant le mariage a longtemps été (reste encore localement) une transgression majeure, qui fait définitivement sortir la femme de la catégorie des femmes honnêtes que l'on peut épouser et apporte de déshonneur sur les hommes de sa famille et sur son époux. L'entrée des hommes dans la sexualité est, quant à elle, un des moments difficiles de la construction de la masculinité, qui en compte beaucoup. Dans la majorité des cultures, la masculinité est en effet régulièrement soumise au défi des pairs et doit sans arrêt être manifestée, par le rejet des comportements féminins ou efféminés, par des performances sexuelles sans faiblesse, par une initiation sexuelle précoce qui ne laisse aucune place au soupçon d'homosexualité, par une capacité prouvée à procréer, par une surveillance jalouse du comportement des femmes de sa famille, par des relations avec d'autres partenaires. La sexualité contribue ainsi à définir des statuts radicalement différents pour les hommes et pour les femmes.