Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.1. L'environnement socio-culturel

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Comment expliquer la pauvreté persistante de l'Afrique


Belmessous, Hacène (2000), Entretien avec David S. Landes, coll. ''Réforme, n 2873, 4 mai"


Hacène Belmessous – Comment expliquer la pauvreté persistante de l'Afrique ?


D. L. – On connaît la multitude des fléaux qui la frappent : gouvernements incompétents, souveraineté impréparée, technologie arriérée, enseignement inadapté, mauvaises conditions climatiques, conseils incompétents sinon malhonnêtes, pauvreté, famines, maladies, surpeuplement. De toutes les zones en voie de développement, l'Afrique a les résultats les moins bons, avec une croissance du produit intérieur brut par habitant de moins d'un point par an, des tableaux statistiques parsemés de données négatives, de nombreux pays dont le revenu est inférieur aujourd'hui à ce qu'il était avant l'indépendance. L'échec est encore plus tragique si on se lance dans des comparaisons dans le temps avec d'autres régions. Ainsi, en 1965, le Nigeria avait un PIB par habitant supérieur à celui de l'Indonésie, autre pays exportateur de pétrole. Vingt-cinq ans plus tard, le niveau de l'Indonésie est trois fois supérieur à celui du Nigeria.
Cette cruelle réalité est d'autant plus décevante que l'enthousiasme était grand au départ. Beaucoup pensaient qu'avec l'indépendance, la sur-exploitation des économies locales au profit de l'étranger disparaîtrait et que l'heure des récompenses était venue. Certains taux de croissance le laissaient augurer. La Rhodésie, le Congo belge – actuelle République démocratique du Congo ou RDC –, le Maroc, le Gabon, le Kenya se virent crédités d'une croissance de 6 à 11% par an – des taux parmi les plus élevés du monde. Peu de gens corrigeaient ces chiffres à la baisse pour tenir compte du fait que ces pays s'urbanisaient et que les transactions monétisées – donc comptables – croissaient de ce fait. Personne ne se demandait pourquoi les puissances coloniales se retiraient aussi rapidement. Les gens voulaient voir l'Afrique réussir. Basil Davidson, un africaniste dont la bonne foi et les sympathies pour le continent noir sont indiscutables, évoque avec tristesse ce moment où les Africains comprirent que la liberté ne débouchait pas automatiquement sur le bonheur et la prospérité.
L'Afrique n'a pas encore atteint l'autosuffisance alimentaire. Un nombre croissant de personnes – principalement des femmes et des enfants – souffrent de malnutrition ou de faim, par manque de pouvoir d'achat ou en raison d'une mauvaise distribution. Les bureaucrates pressurent les paysans en achetant les récoltes en dessous de la valeur du marché. Les fermes cèdent ou abandonnent leurs terres. La migration rurale s'accroît, grossissant un flot de citadins déracinés, dont les nouveaux besoins ne peuvent être satisfaits localement. Même dans les circonstances les meilleures, les pays africains n'arrivent pas à produire suffisamment, ou bien ils fournissent une nourriture inadaptée. Ils doivent se tourner vers les importations, ce qui entraîne un dommage croissant pour leurs revenus et leur balance des paiements. Aucune autre partie du monde n'est aussi assujettie aux nécessités de sa simple survie.

H. B – Est-ce suffisant pour expliquer le retard économique de l'Afrique ?


D. L. – En Afrique, trop d'États et de régimes ne sont pas encore régis par les lois. Au moment de leur indépendance, les Africains n'avaient, pour la plupart, aucune expérience de l'autonomie politique. Leurs dirigeants tirèrent leur légitimité des réseaux de parenté et du clientélisme. Les gouvernements fondés sur l'autorité d'un homme fort se sont révélés inefficaces, sauf pour le pillage du pays. Les chefs d'État africains et leurs ministres sont aujourd'hui les personnalités les plus riches du continent. La bureaucratie a été gonflée pour fournir des emplois à leurs hommes-liges et l'économie a été privée de ses surplus. Mobutu Sese Seko, l'ancien président de la RDC, régnait sur Kinshasa, la capitale, ainsi que sur quelques autres villes et les localités où des sociétés étrangères exploitaient les richesses minérales du pays. Ces dernières lui payaient un tribut et ses comptes en Suisse s'élevaient, dit-on, à des milliards de dollars. Presque tout le pays et toute la société appartenaient à cette pseudo-nation, mais sans y adhérer.
De cet exemple, on peut conclure que la situation en Afrique est pire encore que ce qu'il paraît. Ce continent est une terre d'espérance et de désespérance, de courage et d'abandon. Pendant ce temps, les experts internationaux entonnent des ritournelles pleines de candeur et d'inexpérience, où il est question d'« ajustement », à savoir une pointe de liberté par ci, de « réalisme des taux de change » par là, avec la promesse que les choses iront mieux, voire bien.

H. B. – La géographie joue un rôle important dans votre analyse de la richesse et de la pauvreté des nations. Comment expliquez-vous que, tout en étant richement dotés –  terre et eaux abondantes, matières premières en grandes quantités –, de nombreux pays africains n'arrivent toujours pas à sortir de la pénurie ?


D. L. – Toutes les sociétés n'offrent pas la même possibilité de travailler intensément et de vivre en bonne santé. Si l'on prend l'exemple des maladies, il est notoire que certains pays sont plus sensibles que d'autres aux attaques pathogènes. Les pays du Nord ont la chance de connaître des climats tempérés, où l'hiver tue un grand nombre d'ennemis de l'espèce humaine. Dans les pays du Sud, les virus font au contraire de nombreuses victimes. On pensait être venu à bout de la malaria, qui pendant des siècles, a fait des ravages auprès des populations. Or elle est revenue plus vigoureuse qu'auparavant ! Les quelques éléments pathogènes qui avaient réussi à échapper aux campagnes d'éradication ont développé des propriétés qui leur permettent de résister à tous les traitements actuels. Pour des populations qui vivent au seuil de la pauvreté et qui parviennent tout juste à subsister, les conséquences sont meurtrières. L'Afrique mène un dur combat contre ces handicaps. Bien que d'importants progrès aient été réalisés, la mortalité demeure élevée, les besoins alimentaires sont insatisfaits, les famines succèdent aux famines et la productivité reste faible. Le continent est devenu incapable de nourrir sa population, contrairement à ce qui était le cas par le passé. Tous ces constats montrent l'influence du climat sur les capacités économiques d'un pays. Le fait encourageant est que la géographie n'est pas une fatalité. Il est possible, par la science, d'en réduire les effets.

H. B. – Si l'on demeure dans le domaine de la géographie, comment expliquer qu'un pays comme l'Algérie n'ai pas le rang des pays émergents, alors qu'elle est riche en gaz et en pétrole ?


D. L. – Dans l'euphorie des années 70, quand l'Algérie engrangeait des profits pétroliers gonflés par la hausse du brut et disposait, après l'Afrique du Sud, de la plus forte base industrielle du continent, un ministre de l'Industrie avait prédit béatement que son pays serait « le premier Japon de l'Afrique, le second du monde ». Mais usines et équipements ne sont pas nécessairement synonymes de production, tout comme celle-ci ne signifie par forcément produits utiles et commercialisables. Comme d'autres nations en voie de développement, l'Algérie s'est mise à créer des infrastructures industrielles modernes en donnant la priorité sur l'industrie lourde, avec d'autant plus d'énergie que cette voie était celle prônée par l'orthodoxie socialiste. L'avantage comparatif – concept éminemment bourgeois et capitaliste, était envoyé au diable.
Tout cet appareil étant propriété de l'État, l'on retrouva tous les maux engendrés par ce type d'économie : sureffectifs, inefficacité, prix non fixés par le marché, comptes trafiqués. Pour l'essentiel, cette production industrielle n'était pas exportable. Même sur le marché intérieur, pourtant captif, un grand nombre de produits se détérioraient rapidement ou n'étaient pas utilisables. Les usines périclitèrent. Beaucoup s'arrêtèrent ou fonctionnèrent en dessous de leur capacité, faute d'entretien et de pièces de rechange. La production industrielle baissa de 1,9% par an entre 1980 et 1992. Elle passa de 15 à 10% du PIB entre 1970 et 1992.
Or pendant ce temps, la population triplait. De 10 millions en 1960, elle atteignait 27 millions en 1993, malgré une forte émigration vers l'Europe. La politique nataliste du gouvernement aurait dû impliquer de lourds investissements en matière d'éducation. Mais 43% de la population était encore illettrée en 1990, et 55% des femmes. De même, la croissance démographique aurait dû aller de pair avec un accroissement de la capacité alimentaire du pays. Mais la surface des terres arables ne progressa pas, se maintenant à son niveau de 1910, soit 2,9% de la superficie du pays. Le gouvernement se lança dans l'expérience d'une agriculture collective, à tel point désastreuse que le pays ne fut plus en mesure de subvenir à ses besoins. Au début des années 90, les exportations couvraient entre 3 et 10% des importations, grâce surtout aux ventes de pétrole et de gaz naturel. Les deux tiers des revenus pétroliers, ainsi que d'autres revenus de l'exportation, servent à payer les intérêts de la dette. En d'autres termes, le pétrole est hypothéqué et les réserves s'épuisent rapidement.
Au total, je pense que l'Algérie aura du mal à évoluer, d'autant que le socialisme d'Etat n'est pas seulement un mode de production. Il est perçu comme un legs de la révolution, un « engagement irrévocable », un idéal égalitaire, l'étendard sous lequel l'Algérie a joué un rôle de premier plan dans les mouvements politiques du tiers-monde.
 

 * Economiste, auteur, entre autres publications, de Richesse et pauvreté des nations, prix du meilleur livre d'économie, Albin Michel, Paris 2000. Professeur émérite en histoire et économie à l'université de Harvard.
**Journaliste, auteur, entre autres publications, d'Algérie, généalogie d'une fatalité, Paris-Méditerranée, 1998