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La création de l'Union monétaire européenne, événement rare, confère une dimension expérimentale à la mise à l'épreuve de la notion de crédibilité et en révèle l'aspect paradoxal. (…) Le terme de"crédibilité" a fait couler beaucoup d'encre dans les revues spécialisées en économie. Avant d'en préciser les définitions possibles, il est intéressant d'indiquer les raisons qui lui confèrent cette importance. Dans son étude consacrée à cette notion et à la manière dont elle est perçue par les banquiers centraux eux-mêmes et par les universitaires, Blinder (2000, p.1430) répertorie quatre raisons consensuelles :"Plus de crédibilité rend la désinflation moins coûteuse, aide à maintenir l'inflation à un niveau faible, rend plus aisée la défense d'une parité quand c'est nécessaire, et augmente le soutien du public en faveur de l'indépendance de la banque centrale". Parce que la crédibilité assure la diffusion majoritaire de la croyance dans les vertus stabilisatrices de l'action de la banque centrale, quand bien même le fondement de cette croyance est sujet à discussion, elle acquiert un caractère auto-réalisateur qui concourt à sa pérennité.
(…) Les définitions académiques, qui co-existent parmi les économistes, font intervenir des terminologies spécifiques, comme l'aversion vis-à-vis de l'inflation, le pré-engagement et les contrats d'incitation qui, finalement, sont sans doute les plus proches de la définition courante. Ces définitions entretiennent des liens variables avec l'acception commune de la crédibilité :"ce qui fait qu'une chose mérite d'être crue» (Robert), ou "le caractère de quelqu'un qui est digne de confiance" (Larousse). Pour qu'une personne ou une institution soit crédible, il faut que sa parole engage ses actes.
(…) Barro et Gordon (I983a et 1983b) privilégient plutôt la notion de règle, qu'ils opposent aux décisions discrétionnaires. Les gouvernements sont incités à tricher sur leurs intentions et cherchent à provoquer des " surprises d'inflation". Cependant, face à des agents privés parfaitement informés, il n'y a pas d'écart entre l'inflation effective et l'inflation anticipée : tricher ne paie pas. Pour passer d'un équilibre de "third best" (la discrétion) à un équilibre de "second best", il faut se lier les mains en adoptant une règle de pré-engagement. Pour parvenir au "first best", rien n'est mieux que d'avoir construit sa réputation : la banque centrale est alors en mesure d'atteindre un taux d'inflation inférieur qui élimine le biais inflationniste qu'incorpore encore l'équilibre de "second best".
Une dernière définition de la crédibilité fait intervenir les contrats incitatifs (Walsh, 1995). Ceux-ci doivent permettre de rendre crédibles, aux yeux de la société, les annonces de politique monétaire faites par le banquier central. Pour ce faire, il faut s'assurer qu'il est dans l'intérêt de celui-ci de ne pas revenir sur sa parole. Un moyen d'y parvenir consiste à spécifier une amende proportionnelle à l'écart entre le taux d'inflation et sa cible. Ce mécanisme contractuel est supposé inciter le banquier central à respecter ses objectifs et à tenir parole. Sa mise en œuvre est cependant quasiment impossible : l'incertitude portant sur la mesure de l'inflation, sur les mécanismes et les délais de transmission de la politique monétaire vers l'inflation, ainsi que sur les chocs pouvant frapper les économies est telle qu'on ne peut prétendre juger le banquier central comme seul responsable des écarts à l'objectif.
Au final, le plus important n'est-il pas de montrer sa détermination à atteindre un objectif ultime – la stabilité des prix – en l'atteignant effectivement ? Blinder (2000) rappelle avec justesse que la Bundesbank, malgré des échecs répétés à respecter ses objectifs de croissance monétaire, a toujours été perçue comme une institution crédible, tout simplement parce qu'elle maîtrisait l'inflation. Si tel devait être le cas, la crédibilité serait synonyme de réputation, et il ne faudrait pas s'étonner qu'une institution aussi jeune que la BCE ne soit pas "crédible". C'est seulement lorsque le jeu entre les autorités publiques, qui peuvent être accusées de chercher à user de l'inflation pour augmenter l'activité, et les agents privés, qui anticipent rationnellement ce biais public, est répété le long d'un horizon infini, que le penchant inflationniste des autorités est modéré par le souci de sauvegarder leur réputation (Backus et Driffill, 1985). La crédibilité devient alors un "capital" qui peut être objet d'accumulation, même si, comme d'autres, il est vulnérable à l'usure.
Le mieux ne serait-il pas alors de "faire ce que l'on dit et de dire ce que l'on fait" ? Avec la seconde partie de cette expression, la discussion glisse ainsi vers la notion paradoxalement complexe de "transparence", qui est au cœur d'un certain nombre de discussions récentes sur la capacité des membres de la BCE à communiquer.