La magie des mots n'opère plus. Il ne suffit plus de déclarer : "Ils sont là, ils resteront", ni de proclamer que "l'immigration est une chance pour la France". Chacun sait que ce n'est pas si simple et beaucoup critiquent cette appréciation globale de catégories de populations dont on évaluerait "en gros" l'apport... de quel droit et en vertu de quels critères ? La tentation des pétitions de principe, qui restent lettres mortes et fomentent les déceptions, puis les violences, est fréquente. Tous les regards se portent alors du côté du Droit, les réformes se succédant les unes aux autres.
L'intégration ne se décrète pas, elle motive une coordination des actions ; elle se construit et opère par des ajustements constants ; elle est nécessairement multilatérale et pluridimensionnelle. La fonction du Droit est d'inciter plus que de consacrer un état de fait. Toute politique volontariste doit accepter l'échec momentané ou partiel, la reformulation voire la révision ; elle peut jouer sur sa force symbolique, elle peut s'appuyer sur des intérêts garantis ; elle ne saurait changer les comportements sans une lente maturation des mentalités.
L'intégration repose sur cinq piliers principaux. Quelles que soient les traditions nationales, les moyens institutionnels sont, dans leurs grandes lignes, les mêmes ; seules changent les modalités et leur plus ou moins grande complémentarité. Ce sont essentiellement : l'égalité de traitement ; la lutte contre les discrimination ; les politiques sociales et éducatives ; l'obtention de la nationalité du pays de résidence ; l'octroi des droits de vote et d'éligibilité aux instances municipales ou même aux instances régionales. Dans les démocraties occidentales, l'accord de principe est réalisé sur les trois premiers moyens avec, cependant, des techniques juridiques et des philosophies diverses, En revanche, les deux derniers moyens soulignent les disparités des législations et des désaccords fondamentaux sur ce qui touche directement à la souveraineté des Etats. Le diptyque nationalité/ citoyenneté forme l'articulation axiale de la souveraineté.
Un débat sur les droits de vote et d'éligibilité aux élections locales, outre les problèmes soulevés par la réforme constitutionnelle qu'ils supposent, ne pourra faire l'économie d'une réflexion sur la citoyenneté européenne : doit-elle être l'expression d'une simple "intégration fonctionnelle", une citoyenneté de la résidence soumise aux seules conditions de la durée et de la régularité du séjour ? Ou bien doit-elle être l'expression d'un choix, d'un engagement, de l'adhésion à des valeurs démocratiques ? Dans cette seconde acception, le contrat de citoyenneté devrait être clairement défini. Quels en seraient les obligations ? Le respect des droits fondamentaux de la personne (notamment la non-discrimination raciale, sexuelle ou religieuse, les droits de l'enfant... ), une laïcité reformulée, la contribution généralisée à l'impôt et aux charges sociales ? Certains Etats ont prévu un droit de vote et d'éligibilité soumis au contrôle de la domiciliation (obligatoire) avec inscription sur des registres communaux de population, et imposent le respect de certaines obligations, telles que le droit des enfants à l'éducation, le paiement effectif des contributions fiscales et sociales, l'observance de certaines règles d'ordre public. Dans les sociétés européennes, le caractère pluriculturel et les nouvelles mobilités, résidentielles ou professionnelles, obligent à imaginer et à définir les termes du contrat. A défaut, on peut craindre la résurgence des intolérances, des chauvinismes et la montée de violences qui feraient échec au développement des démocraties européennes.
L'intégration est un concept flou qui permet de coordonner des politiques favorisant un processus d'acquisition de droits individuels et la construction d'une identité élective plus libre. Le contresens qui consisterait à en faire la somme d'indicateurs institutionnels, économiques ou culturels – sorte de bilan global d'évaluation collective – commettrait la même erreur que celle qui dévoya le concept d'assimilation à l'époque coloniale. A l'inverse, la citoyenneté envisagée comme la base d'un "nouveau contrat social" éviterait le gauchissement vers une politique paternaliste évaluant des populations en fonction de leur origine, de leur poids démographique ou économique, au mépris des droits fondamentaux des personnes, de leur faculté à se libérer des attaches et des fonctions imposées, de leur capacité à s'exprimer et à agir. A défaut de fonder cette citoyenneté plus participative et inventive, les politiques de l'intégration seront à l'image de ces maquettes de bateaux enfermées dans des bouteilles et qui ne prennent jamais la mer.