Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.1. L'environnement socio-culturel

Documents associés - Textes de référence

Capitalisme et économie de marché


Braudel, Fernand (1985), La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, p. 53-59


Comment puis-je valablement distinguer le capitalisme de l'économie de marché ? Et réciproquement ?


Bien entendu, vous ne vous attendez pas, de ma part, à une distinction péremptoire, du genre : l'eau d'un côté, l'huile au-dessus d'elle ? La réalité économique ne porte jamais sur des corps simples. Mais vous accepterez, sans trop de difficulté, qu'il puisse y avoir au moins deux formes d'économie dite de marché (A, B), discernables avec un peu d'attention, ne serait-ce que par les rapports humains, économiques et sociaux qu'elles instaurent.

Dans la première catégorie (A), je verserais volontiers les échanges quotidiens du marché, les trafics locaux ou à faible distance : ainsi, le blé, le bois qui s'acheminent vers la ville proche ; et même les commerces à plus large rayon, lorsqu'ils sont réguliers, prévisibles, routiniers, ouverts aux petits comme aux grands marchands : ainsi l'acheminement des grains de la Baltique à partir de Dantzig jusqu'à Amsterdam, au XVIIe siècle ; ainsi du sud vers le nord de l'Europe, le commerce de l'huile ou du vin – je pense à ces "flottes" de chariots allemands venant chercher, chaque année, le vin blanc de l'Istrie.

De ces échanges sans surprise, "transparents", dont chacun connaît à l'avance les tenants et les aboutissants et dont on peut supputer à peu près les bénéfices toujours mesurés, le marché d'un bourg s'offre comme un bon exemple. Il réunit avant tout des producteurs — paysans, paysannes, artisans — et des clients, les uns du bourg lui-même, les autres des villages voisins. Tout au plus y a-t-il, de temps à autre, deux ou trois marchands, c'est-à-dire, entre le client et le producteur, l'intermédiaire, le troisième homme. Et ce marchand peut, à l'occasion, troubler le marché, le dominer, peser sur les prix par des manœuvres de stockage ; même un petit revendeur peut, contre les règlements, aller au devant des paysans à l'entrée du bourg, acheter à prix réduit leurs denrées et les proposer ensuite lui-même aux acheteurs : c'est une fraude élémentaire, présente autour de tous les bourgs, et plus encore de toutes les villes, capable, lorsqu'elle s'étend, de faire monter les prix. Ainsi, même dans le bourg idéal que nous imaginons, avec son commerce réglementé, loyal, transparent — "l'œil dans l'œil, la main dans la main", comme dit la langue allemande —, l'échange selon la catégorie B, fuyant la transparence et le contrôle, n'est pas absolument absent. De même, le commerce régulier qui anime les grands convois de blé de la Baltique est un commerce transparent : les courbes de prix au départ, à Dantzig, et à l'arrivée, à Amsterdam, sont synchrones et la marge de bénéfice est à la fois sûre et modérée. Mais qu'une famine se déclenche en Méditerranée, vers 1590 par exemple, nous verrons des marchands internationaux, représentant de gros clients, détourner de leur route habituelle des vaisseaux entiers dont la cargaison, transportée à Livourne, ou à Gênes, aura triplé ou quadruplé de prix. Là aussi l'économie A peut céder le pas à l'économie B.

Dès qu'on s'élève dans la hiérarchie des échanges, c'est le second type d'économie qui prédomine et dessine sous nos yeux une "sphère de circulation" évidemment différente. Les historiens anglais ont signalé, à partir du XVe siècle, l'importance grandissante, à côté du marché public traditionnel — le public market —, de ce qu'ils baptisent le private market, le marché privé ; je dirais volontiers, pour accentuer la différence, le contre-marché. Ne cherche-t-il pas, en effet, à se débarrasser des règles du marché traditionnel, souvent paralysantes à l'excès ? Des marchands itinérants, ramasseurs, collecteurs de marchandises, rejoignent les producteurs chez eux. Au paysan, ils achètent directement la laine, le chanvre, les animaux sur pied, les cuirs, l'orge ou le blé, les volailles, etc. Ou, même, ils lui achètent ces produits à l'avance, la laine avant la tonte des moutons, le blé alors qu'il est en herbe. Un simple billet signé à l'auberge du village ou à la ferme même scelle le contrat. Ensuite, ils achemineront leurs achats, par voitures, bêtes de somme ou barques, vers les grandes villes ou les ports exportateurs. De tels exemples se retrouvent dans le monde entier, autour de Paris, comme autour de Londres, à Ségovie pour les laines, autour de Naples pour le blé, dans les Pouilles pour l'huile, dans l'Insulinde pour le poivre… Lorsqu'il ne se rend pas dans l'exploitation agricole elle-même, le marchand itinérant donne ses rendez-vous au bord du marché, en marge de la place où celui-ci se déroule, ou bien, le plus souvent, il tient ses assises dans une auberge : les auberges sont les relais du roulage, les officines du transport. Que ce type d'échange substitue aux conditions normales du marché collectif des transactions individuelles dont les termes varient arbitrairement selon la situation respective des intéressés, c'est ce que prouvent sans ambiguïté les procès nombreux qu'engendre en Angleterre l'interprétation des petits billets signés par les vendeurs. Il est évident qu'il s'agit d'échanges inégaux où la concurrence — loi essentielle de l'économie dite de marché — a peu de place, où le marchand dispose de deux avantages : il a rompu les relations entre le producteur et celui à qui est destiné finalement la marchandise (seul il connaît les conditions du marché aux deux bouts de la chaîne, et donc le bénéfice escomptable) et il dispose d'argent comptant, c'est son argument principal. Ainsi, de longues chaînes marchandes se tendent entre production et consommation, et c'est assurément leur efficacité qui les a imposées, en particulier pour le ravitaillement des grandes villes, et qui a incité les autorités à fermer les yeux, pour le moins à relâcher leur contrôle.

Or, plus ces chaînes s'allongent, plus elles échappent aux règles et aux contrôles habituels, plus le processus capitaliste émerge clairement. Il émerge de façon éclatante dans le commerce au loin, le Fernhandel où les historiens allemands ne sont pas les seuls à voir le superlatif de la vie d'échange. Le Fernhandel est, par excellence, un domaine de libre manœuvre, il opère sur des distances qui le mettent à l'abri des surveillances ordinaires ou lui permettent de les tourner ; il agira, le cas échéant, de la côte de Coromandel ou des rivages du Bengale à Amsterdam, d'Amsterdam à tel magasin de revente en Perse ou en Chine, ou au Japon. Dans cette vaste zone opérationnelle, il a la possibilité de choisir, et il choisit ce qui maximise ses profits : le commerce des Antilles ne donne plus que des profits modestes ? Qu'à cela ne tienne, au même instant le commerce d'Inde en Inde ou le commerce à la Chine garantit des bénéfices doubles. Il suffit de changer son fusil d'épaule.

De ces gros bénéfices dérivent des accumulations de capitaux considérables, d'autant plus que le commerce au loin se partage entre quelques mains seulement. N'y entre pas qui veut. Le commerce local, au contraire, se disperse entre une multitude de parties prenantes. Par exemple, au XVIe siècle, le commerce intérieur du Portugal, vu dans sa masse et dans toute sa valeur monétaire supposée, est de loin supérieur au commerce du poivre, des épices et des drogues. Mais ce commerce intérieur est souvent sous le signe du troc, de la valeur d'usage. Le commerce des épices est dans le droit fil de l'économie monétaire. Et seuls de gros négociants le pratiquent et concentrent ses bénéfices anormaux entre leurs mains. Le même raisonnement vaudrait pour l'Angleterre au temps de Defoe.