Stratification sociale et inégalités

3. La mobilité sociale

3.3. La mobilité sociale et l'éducation

Documents associés - Données statistiques

Bilan de la liaison éducation et mobilité en France et en Angleterre


Boudon, Raymond (1973), L’inégalité des chances, Paris, A. Colin, p. 190-191


Principales caractéristiques structurelles de la mobilité

Nous ne nous étendrons pas longuement sur le problème de la structure de la mobilité. Les deux tableaux présentés précédemment, le tableau anglais tiré des travaux de Glass et le tableau français tiré d'une enquête de l'I.N.S.E.E., font tous deux apparaître :

1. que la mobilité est non négligeable ;

2. que les probabilités de monter sont en général plus faibles que les probabilités de descendre.

En effet, si on se réfère au tableau anglais, on remarque que 124 seulement des 276 individus dont le père a le status le plus élevé, soit 44,93%, ont conservé le status le plus élevé. Parmi les individus d'origine sociale C2. 13,46% (46/342) ont accédé au status supérieur (C1). 18,71% (64/342) sont restés stables et 67,84% (232/342) sont descendus à un status inférieur. Parmi les individus d'origine C2, les pourcentages correspondants sont 17,03 (87/511) pour la mobilité ascendante, 21,14 (108/511) pour la stabilité et 61,84 (316/511) pour la mobilité descendante. Pour les individus d'origine C4, ils sont de 22,93% (341/1487) pour la mobilité ascendante, de 47,21% (702/1487) pour la stabilité et de 29,86% (444/1487) pour la mobilité descendante. En ce qui concerne enfin les personnes d'origine C5, 48,80% (407/834) sont restés stables d'une génération à l'autre et 51,20% (427/834) ont connu la mobilité ascendante.

Considérons maintenant le tableau français. Il est facile d'en déduire que, si on considère les individus dont l'origine sociale est la plus élevée (professions libérales et cadres supérieurs), 41,11% (361/878) d'entre eux ont conservé ce status. En ce qui concerne les individus dont le père appartient à la catégorie des cadres moyens, la proportion des mobiles descendants est, comme dans le cas précédent, supérieur à la proportion des mobiles ascendants. Quant au pourcentage des individus stables, il est égal à 35,80% (367/1025).

Ces différents résultats confirment bien les deux conséquences qui viennent d'être rappelées du modèle développé dans les chapitres précédents :

1. Le nombre des individus en situation de mobilité ascendante paraît dans la plupart des cas être supérieur au nombre des individus en situation de mobilité descendante, cela étant dû à un déplacement vers le haut de la structure sociale. On trouvera une preuve de cette proposition par exemple dans Blau et Duncan (1967, p. 157) dans le cas américain, chez Svalastoga (1959) dans le cas danois, chez Janowitz (1958) dans le cas allemand. Dans le cas anglais et dans le cas français, la proposition est moins clairement valide.

2. Toutefois, les proportions correspondant à la mobilité descendante sont en général plus élevées que les proportions correspondant à la mobilité ascendante. Cela résulte de ce que les déplacements de la structure sociale dans le temps ne sont généralement pas suffisants pour compenser les effets résultant de la structure pyramidale des effectifs : lorsque x personnes d'origine sociale élevée connaissent un mouvement descendant et que x personnes d'origine sociale plus basse connaissent par compensation un mouvement ascendant (dans l'hypothèse d'une structure sociale pratiquement fixe et d'une fécondité pratiquement égale), la proportion x/nombre d'individus d'origine sociale élevée sera certainement plus élevée que la proportion x/nombre d'individus d'origine sociale plus basse (1).

D'un autre côté, on constate bien que la mobilité est dans les deux cas relativement importante eu égard à l'intensité de l'inégalité des chances devant l'enseignement et au poids de la dimension méritocratique (2).

(1) On observera que, dans le cas anglais, la distribution des pères en fonction de l'origine sociale n'est pas très différente de la distribution des répondants en fonction du status social (rappelons que la première distribution ne saurait être interprétée sans précaution comme caractéristique de la structure sociale à la «génération» des pères). Dans le cas français, pour 10 000 individus, à 330 pères d'origine sociale supérieure (cadres supérieurs, professions libérales) correspondent 525 fils appartenant à la même catégorie, à 390 pères cadres moyens, 925 fils de même catégorie, à 1015 pères employés. 1305 fils de même catégorie. Avec toutes les réserves nécessaires, on peut donc interpréter ces résultats comme indiquant une augmentation intergénérationnelle de la proportion des places disponibles aux niveaux moyens et élevés. Mais d'un autre côté, à 3500 pères ouvriers correspondent 4795 fils d'ouvriers. Naturellement, la proportion des agriculteurs, des artisans et petits commerçants décroît, par compensation, considérablement, cf. Bertaux (1969, 1970).

(2) Quant à la question de savoir si la mobilité des sociétés industrielles est, dans l'absolu, importante ou négligeable, elle revient à se demander, comme l'ivrogne, si la bouteille est à moitié pleine ou à moitié vide.