Intégration et solidarité

4. Vers de nouvelles régulations

4.2. Que pouvons-nous faire : des pistes à explorer

Documents associés - Textes de référence

Associations et lien sociétaire


Ferréol, Gilles (2001), Synthèses et conclusions, (in Vie associative et démocratie locale, Poitiers, CERS Poitou-Charente/Laresco-Icotem), p. 79-82


Partons d'un constat empirique. On dénombre actuellement près de 900 000 associations. Il s'en crée entre 60 000 et 70 000 par an, de toutes formes, de tous objets, de toutes tailles, employant plus de 1 300 000 salariés (dont 800 000 équivalents plein-temps) pour un budget global évalué à 217 milliards de francs, soit 3,3% du PIB.

L'hétérogénéité prévaut, ce tiers secteur – que l'on dit encore "non marchand" – comprenant des entreprises humanitaires, des établissements d'utilité sociale, des ONG... Les domaines d'intervention ne cessent de s'élargir : sport, action sanitaire, éducation populaire, tourisme, loisirs, plus récemment protection des consommateurs, des minorités ou de l'environnement. 95% des Français déclarent en avoir une bonne opinion. La plupart les jugent dynamiques et plus de vingt-deux millions adhèrent au moins à l'une d'entre elles, le bénévolat regroupant plus de neuf millions de personnes.

Au-delà de la diversité rencontrée (à l'Est du Rhin un modèle "corporatiste", outre-Manche plus "libéral", en Scandinavie "socio-démocrate" , autour de la Méditerranée "émergent"), trois mots clés sont à l'honneur: participation, civisme et solidarité. L'approche canonique, élaborée au début du XXe siècle par Léon Bourgeois, Albert Sorel et surtout Eugène Fournière, présente plusieurs caractéristiques essentielles. L'association, fait-on valoir, doit être composée de membres égaux et être ouverte à qui veut entrer ou sortir librement. En outre, elle doit limiter son action, de manière volontaire, à son objet propre, s'étendre par "propagation", "incorporation" ou "fédération" et se développer à l'abri des lois de la République, en transformant celles-ci d'"instruments de contrainte" en "instruments de contrats". On rejoint ici ce que Tocqueville appelait la "question centrale de la démocratie", des citoyens épris de liberté de conscience et d'opinion acceptant volontairement, au nom de l'interdépendance qui les unit, de faire société. Telle est la voie qu'au fond l'homme moderne doit suivre pour secouer, conformément aux enseignements de l'auteur de L'Ancien Régime et la Révolution, "toute servitude de fait" et se réaliser comme un "individu complet".

Si le bilan est encourageant, encore faut-il rester lucide et raisonner non pas en termes de dualisme mais de dualité et tenir compte de la coexistence ou de la conjugaison des paramètres économiques et des valeurs de désintéressement, de l'apolitisme et de l'ingérence, du bénévolat et du salariat. Dès lors, plutôt que de s'accrocher à certains mythes, mieux vaut conserver, à l'image de Fournière lui-même, un regard critique susceptible de nous éclairer sur d'éventuels "effets pervers". Il est vrai – métaphore montagnarde – que le "glacier des solidarités" peut comporter des "fractures", des "glissements de plaques" ou des "crevasses". Comme l'écrivait Alfred de Vigny, bon nombre d'associations ont les défauts des couvents : elles reconstituent à l'intérieur d'elles-mêmes les mêmes tares et les mêmes dysfonctionnements qu'elles s'efforcent pourtant publiquement de réduire et de combattre. D'autres spécialistes n'hésiteront pas à dénoncer les méfaits engendrés par la "prolifération bureaucratique" (John Stuart Mill) et le "ritualisme" (Robert Merton), la "loi d'airain de l'oligarchie" faisant sentir tous ses effets (Roberto Michels).

Beaucoup de sociétaires, ajoute-t-on, cherchent davantage de nos jours à recevoir qu'à donner, ne mesurant ni l'ampleur de l'engagement, ni l'abnégation requise par la discipline de groupe. D'où la tentation de se conduire en "passagers clandestins" ou en "zappers des temps modernes", de ne que ses intérêts personnelles. On préfère par ailleurs de plus en plus payer le service rendu en monnaie sonnante et trébuchante plutôt que de se rendre sur le terrain et retrousser les manches. On achète ainsi sa bonne action par dons interposés. Il n'est plus tout à fait nécessaire de "faire", il suffit de verser son obole. Résultat : que ce soit pour la défense des sans-papiers ou le droit des chômeurs, des mouvements spontanés, réactifs peuvent certes émerger, mobiliser, se faire entendre mais, s'ils parviennent dans bien des cas à faire fléchir telle ou telle structure, lis rencontrent ensuite de sérieuses difficultés à s'organiser dans la durée. Leurs sympathisants se transforment rarement en militants...