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A. Michael Spence (1943 – )

Prix Nobel 2001 (Etats-Unis)

Andrew Michael Spence est né le 7 novembre 1943 à Montclair, dans le New Jersey (Etats-Unis). Son père était diplômé de la Northwestern University en Commerce et Finance. Après des années de lycée au Canada (University of Toronto Schools - UTS), il étudie à l'université de Princeton où il est licencié en philosophie en 1966 avec les félicitations du jury.

En 1968, il obtient un master en mathématiques à l'université Oxford puis il s'engage dans un doctorat d'économie à Harvard. Les conseillers de sa thèse furent Kenneth Arrow, qui enseignait les mathématiques et la théorie de l'équilibre général, Thomas Schelling qui s'affirmait déjà comme spécialiste de l'analyse stratégique, Martin Feldstein et Richard Zeckhauser avec qui il écrira son premier article sur les marchés de l'assurance, l'aléa moral (moral hazard) et l'antisélection (adverse selection). En 1971, il débute un enseignement de méthodologie à la Kennedy School of Government à l'université d'Harvard. Sa thèse Market signalling, soutenue en 1972, sera au cœur des réflexions de l’économie de l’information, notamment sur le marché du travail.

Michael Spence est nommé professeur associé à l'université de Stanford en 1973 pour enseigner et poursuivre des recherches en microéconomie et en économie industrielle. De 1975 à 1990, il retourne à l'université d'Harvard où il est nommé professeur d'économie et de management. A cette époque son travail est fortement influencé par les réflexions de Michael Porter sur les stratégies des firmes. De façon plus anecdotique, quoique symbolique d'une époque, il repère deux jeunes étudiants brillants : Bill Gates et Steve Ballmer.

A partir de 1983, Spence est président du département d'économie d'Harvard et titulaire de la chaire George Gund. En 1984, il devient doyen de la faculté des Lettres et des Sciences d'Harvard et le restera jusqu'en 1990. A cette date, il quitte alors Harvard pour Stanford où il dirige l'école de commerce. Spence est alors titulaire de la chaire Philip H. Knight de 1990 à 1999.

A l'image de sa formation (licence en philosophie de l'université de Princeton, maîtrise en mathématiques de l'université d'Oxford,  doctorat en économie de l'université Harvard) les centres d'intérêt de Spence sont nombreux. Ils comprennent notamment la croissance et le développement, la concurrence et la dynamique des marchés ainsi que l'économie de l'information.

Spence a été membre de comités éditoriaux de revues économiques prestigieuses comme l'American Economic Review, le Bell Journal of Economics, le Journal of Economic Theory ou Public Policy. Parmi les nombreuses distinctions qui jalonnent son parcours académique, Spence a reçu le prix John Kenneth Galbraith en 1978 pour la qualité de son enseignement et la John Bates Clark Medal en 1981 pour sa "contribution essentielle au courant de pensée et aux connaissances du domaine économique". Il est membre de l’American Academy of Arts and Sciences.

Comme de nombreux universitaires américains, il a été membre de conseils d'administration de grandes entreprises privées comme General Mills, Siebel Systems, Polaroid Corporation, Nike, Exult, etc.

En 1999, il laisse son poste de doyen à Stanford pour rejoindre la firme de capital risque Oak Hill Capital Partners puis, à partir de 2008, la firme d'investissement PIMCO.

Le Nobel

Le 10 octobre 2001, le professeur A. Michael Spence a reçu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, avec George A. Akerlof et Joseph E. Stiglitz pour "leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d'information"

Les emprunteurs connaissent mieux que leurs prêteurs leurs capacités de remboursement. Les dirigeants d'une entreprise ont une meilleure perception des perspectives de profits que les actionnaires qui les désignent, les clients d'une compagnie d'assurance ont une connaissance plus précise de leurs comportements et de leur état de santé, donc de leurs risques potentiels, que la firme avec laquelle ils contractent une police d'assurance pour leur automobile, leur maison, leurs cartes bancaires ou leurs remboursements des dépenses de santé. Bref, l'asymétrie d'information est courante dans les interactions marchandes.

Le constat qu'un côté du marché est généralement mieux informé que l'autre a des implications importantes. Il est au cœur des travaux d’A. Michael Spence, de George A. Akerlof et de Joseph E. Stiglitz qui ont posé, dans les années 1970, les fondations d'une théorie générale des marchés avec asymétrie d'information. Ainsi, en dépit de leur différence de parcours et d’intérêt, le jury du Nobel a tenu a associé ces trois économistes dont les travaux ont changé la manière dont on aborde le fonctionnement des marchés.

Spence s'est particulièrement illustré en montrant comment et quand les agents économiques, notamment des personnes en recherche d'emploi, pouvaient, dans des marchés avec asymétrie d'information, augmenter leurs revenus en signalant des informations privées.

Le jury du Nobel souligne d'ailleurs l’importance de l'article issu de sa thèse (1973) "Job Market Signalling", Quarterly Journal of Economics 87, 355-374.

Les principes qui gouvernent  l'existence de signaux sur le marché du travail peuvent être appliqués dans d'autres contextes, notamment en économie financière ou dans les réflexions sur la politique monétaire. Les travaux de Spence ont aussi permis des convergences entre les théories du marché du travail, de la finance et de l'économie industrielle.

La théorie du signal

Robert Jervis avait introduit les concepts "d'indices" ou de "signaux", comme attributs sur lesquels les individus n'ont aucun contrôle (comme l'origine ethnique, le sexe, etc.), dans l'analyse économique. Toutefois, il revient à Spence d'avoir permis le développement d'une microéconomie de l'emploi intégrant l'asymétrie informationnelle. Son analyse du signal a permis de se concentrer sur les transferts d'information sur les marchés.

Sur le marché du travail, les employeurs n'ont pas d'information parfaite sur la capacité des offreurs de travail. Cette information imparfaite ne rend plus possible l'équilibre entre productivité marginale et salaire car la première est inobservable. D'ou la nécessité de l'offreur de travail, pour que l'échange soit mutuellement avantageux, d'envoyer "un signal" au demandeur de travail. Le signal agit alors comme un filtre, un révélateur à destination du futur employeur. Le diplôme, par exemple, permet de signaler aux employeurs potentiels des qualités productives qu'ils ne peuvent observer autrement. Les "signaux" sont donc porteurs d'information qui favorisent l'équilibre entre vendeurs et acheteurs sur un marché.

D'une manière générale, le signal est une information donnée par un offreur (émetteur) pour faciliter de choix d'un demandeur (récepteur). Le signal permet de faire des choix, il améliore la qualité des relations sur un marché entre offreurs et demandeurs, ou lors de la signature d'un contrat.

Pourquoi certains individus s'engagent dans de longs cycles d'études ?

Si les liens entre éducation et revenus sont robustes, différentes théories peuvent éclairer cette relation. La théorie du capital humain relie la hausse des revenus à la hausse du niveau d'éducation grâce à l'accroissement de la productivité de l'actif mieux formé.

La théorie du signal postule aussi un rôle central de l'éducation. Cependant, elle souligne que les employeurs n'ont pas la même information que les offreurs sur le marché du travail.

Pour certains, le modèle de Spence donne une interprétation négative du rôle de l'éducation sur le marché du travail car celle-ci ne sert qu'à sélectionner les salariés sans améliorer l'allocation des ressources. De plus, si l'éducation n'est qu'une simple activité de signal, alors elle entraîne un gaspillage des ressources. De surcroît, si l'investissement dans le signal est une dépense qui n'augmente pas la productivité du salarié, elle est source d'inefficience.

Pourtant Spence démontre que, sous certaines hypothèses, le signal permet d'améliorer l'allocation des ressources et que l'information contenue dans le signal peut être productive en elle-même, notamment lorsqu'elle conduit à une décision plus efficace. En outre, la théorie du signal est souvent utilisée en complément de la théorie du capital humain car si l'éducation, notamment primaire et secondaire, augmente fortement la productivité, elle offre aussi, au niveau des formations sélectives, un signal sur les capacités des offreurs de travail. Enfin, cette théorie peut améliorer à la fois notre compréhension du marché du travail et de l'éducation. Elle permet, par exemple, d'éclairer les processus de sélection des élites managériales ou le développement d'une "industrie" des troisièmes cycles (master, MBA, etc.) dans un environnement marqué par la massification de l'enseignement supérieur.

Intégrer les transformations technologiques dans l'analyse économique

Spence se distingue aussi par sa volonté d'intégrer dans la réflexion économique les transformations technologiques.

Les innovations, notamment les Nouvelles Technologies de l'Information et des Communications (NTIC), changent la structure informationnelle des marchés. De plus, de nombreuses fonctions dans les entreprises peuvent être mieux réalisées (car elles ont un moindre prix, une meilleure qualité, davantage de ressources, etc.) par des acteurs extérieurs à la firme qui disposent d'avantages liées aux économies d'échelle ou aux économies de spécialisation. En facilitant les processus d'externalisation, les NTIC repoussent les "frontières de la firme", pour reprendre l'expression de Ronald Coase et d'Oliver Williamson. Il devient de plus en plus difficile de distinguer ce qui est contenu dans une firme et ce qui est intermédié par le marché (transactions entre entreprises). Enfin, les NTIC baissent les coûts de transaction et modifient les chaînes de valeur. Les gains de productivité associés avec la baisse des coûts de transaction améliorent la performance des marchés et la capacité de créer de nouveaux marchés.

Certes, Spence souligne le double biais lié à l'appréhension des effets de la technologie sur les marchés et l'économie. En effet, il met à la fois en garde contre une tendance à la surestimation de la vitesse avec laquelle les individus et les organisations changent leurs comportements, et contre une sous-estimation des infrastructures techniques nécessaires pour rendre effectif le changement. Néanmoins, il pointe trois forces qui changent la structure informationnelle des marchés :

  • la loi de Moore, qui postule que la puissance des microprocesseurs double tous les 18 mois. Les microprocesseurs deviennent plus puissants, plus petits et moins chers. Ils peuvent donc se loger dans notre environnement plus facilement ;
  • la loi de Metcalfe pour qui l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs. La valeur d'un réseau s'amplifie donc avec le nombre de points connectés d'où la force des réseaux comme Internet. Les réseaux, avec le nombre croissant d'acteurs connectés, ont des effets cumulatifs ;
  • le développement des capacités de transport d'information (cf. fibre optique) qui facilite les processus de signalement.

Pour Michael Spence, ces trois effets interagissent les uns sur les autres pour produire un effet d'accélérateur.

Ainsi, avec le développement d'Internet, certains marchés apparaissent car ils sont moins coûteux à créer, plus efficients, plus liquides. En réduisant à la fois les distances spatiales et temporelles, Internet a modifié notre compréhension des échanges économiques. L'un des exemples les plus marquants est le succès d'une entreprise comme eBay rendu possible grâce à la baisse des coûts de transaction sur le marché des biens d'occasion.

Réflexions sur la croissance

Spence a participé au renouvellement des réflexions sur la croissance, notamment dans le cadre de la Commission sur la croissance et le développement.

La Commission sur la croissance et le développement rassemble 22 membres, essentiellement des décideurs politiques, issus de pays en développement, de dirigeants d'entreprises et des universitaires comme Spence, qui la préside, et Robert Solow.

Créée en 2006, la Commission a pour mission de "faire le point sur l’état des connaissances théoriques et empiriques sur la croissance économique dans le but de tirer des conclusions politiques pour les générations de décideurs actuelles et futures". Elle est financée par la fondation William et Flora Hewlett, les gouvernements de l’Australie, des Pays-Bas, de la Suède, du Royaume-Uni, ainsi que par la Banque mondiale.

Dans son "Rapport sur la croissance : stratégies pour une croissance durable et un développement solidaire", la Commission examine la façon dont les pays en développement peuvent obtenir une croissance rapide et durable. Pour les auteurs, cette dernière n’est pas le fruit d’un miracle. En analysant 13 pays qui ont connu des taux de croissance élevés depuis les années cinquante, le rapport souligne qu'il n'existe "pas de remède universel" pour connaître une forte croissance. Il identifie des orientations incontournables telles l'insertion du pays dans l'économie mondiale, la mobilité des facteurs de production, notamment du capital humain, des mesures favorisant l'égalité des chances, l'existence de taux d'épargne et d'investissement élevés et, surtout, des autorités politiques compétentes (élites pragmatiques, administration de qualité, dirigeants motivés). Ces gouvernements doivent s'engager dans l'insertion de leur pays dans la mondialisation et, en interne, maintenir la stabilité des prix et la solidité du système financier. Le renforcement du secteur public et de la planification n'est pas rejeté si cela permet une meilleure insertion dans la mondialisation, l'investissement dans l'éducation et la santé, la réalisation de biens publics. Réaffirmant l'importance du facteur politique dans la croissance et le développement, Spence défend que les formes de gouvernance peuvent avoir différents contours (autoritaire ou démocratique) car n’est pas la forme du gouvernement qui importe mais sa compétence, la qualité des dirigeants et l’efficacité et l'intégrité de l'administration.

Pour Spence, les facteurs politiques sont donc centraux dans les politiques de croissance, tout comme les consensus pour s'engager dans un processus qui entraîne "des sacrifices à court terme". Son originalité se retrouve aussi dans l'analyse des facteurs économiques de la croissance. Alors que pour les générations des Trente glorieuses, les "trois piliers" de la croissance furent la terre, le travail et le capital, auxquels certains ajoutaient l'entrepreneur, Spence propose de remplacer ces trois piliers par :

  • l'innovation ou les "idées" puisque les travaux de Romer sur la croissance endogène ont montré que l'apprentissage et les transferts de connaissances sont devenus essentiels dans la croissance ;
  • les "gens" ("people") car le concept de facteur travail est devenu trop restrictif en se limitant aux seuls actifs. Dans une économie de réseaux, ce sont tous ceux qui communiquent entre eux qu'ils faut appréhender ;
  • enfin, les "autres choses" ("other things") qui peuvent être le capital, les ressources additionnelles.

Les succès de Singapour, de la Malaisie, de la Corée du Sud, de la Chine sont basés sur ces nouveaux piliers et leur intégration à l'économie mondiale. Ces pays n'ont pas  favorisé des stratégies de croissance qui comptent exclusivement sur la demande intérieure car leurs effets sont éphémères. Ainsi, pour la Commission, l'interaction avec le marché mondial est cruciale parce qu'elle permet à des économies en croissance rapide d'importer des idées, des technologies et du savoir-faire du monde entier. Avec ses débouchés accrus pour les productions nationales (exportations), l'augmentation des capacités de financement de la croissance grâce aux investissements directs étrangers, l'augmentation des gains de productivité avec les transferts de connaissances, la mondialisation doit profiter à tous les pays.

Enfin, le rapport rappelle qu'aucun pays ne s'est jamais industrialisé sans s'urbaniser. Plus qu'un handicap, la ville est une chance pour le développement. En effet, au lieu d'appréhender les concentrations urbaines comme un effet collatéral désagréable de la croissance, une sorte d'externalité négative, le rapport invite davantage à s'appuyer sur le financement des infrastructures urbaines pour assurer une croissance durable.

Principales publications

Manuels
(1974) Market Signaling, Harvard University Press (Cambridge, MA).

Articles
(1973) "Job Market Signalling", Quarterly Journal of Economics 87, 355-374.
(1976) "Product Selection, Fixed Costs and Monopolistic Competition", Review of Economic Studies 43, 217-235.
(1977) "Entry, Capacity, Investment and Oligopolistic Pricing", Bell Journal of Economics 8, 534-544.