Stratification sociale et inégalités


5. Egalisation des conditions et démocratie

Où l'on présente la vie de Tocqueville et l'enseignement remarquable qu'il a tiré de son voyage aux Etats-Unis. Où l'on analyse le principe de l'égalité des conditions et sa puissance en termes de changement socia. Où l'on montre comment l'égalité des conditions ne signifie pas la fin des frustrations.

5.3. L'égalité des conditions et la classe moyenne

Dossier réalisé par Eric Keslassy

Selon Tocqueville, avec la poussée de l'égalité des conditions, les individus démocratiques se regroupent dans une immense classe moyenne qui développe un véritable amour du bien-être matériel. "La passion du bien-être matériel est essentiellement une passion des classes moyennes." Pour satisfaire cette passion, la classe moyenne a besoin de l'ordre social. De toutes façons, l'abolition des privilèges et la diffusion de la propriété fait que les regards ont plus de mal à se focaliser sur les richesses à prendre…

Ainsi, la société démocratique présente une remarquable uniformisation des modes de vie. Certains auteurs contemporains rejoignent la prédiction de Tocqueville. Par exemple, Henri Mendras évoque "la moyennisation de la société" ou la montée d'une "classe moyenne généralisée" dont la valeur centrale serait l'individualisme. Dans cette classe moyenne, les signes traditionnellement distinctifs des états de vie ont, pour l'essentiel disparus. Et si d'aucun recherchent encore la distinction sociale, ils ne peuvent la trouver que dans des différences qui, même si elles sont onéreuses, ne sont que marginales eu égard au passé.

En effet, l'unique domaine où la compétition se maintien est celui de l'accès aux biens. On assiste donc à ce paradoxe que les sociétés qui ont, pour l'essentiel, réussi à vaincre la rareté, sont aussi celles où la compétition sociale se perpétue. La rivalité pécuniaire l'emporte sur les autres passions sociales pour définir une hiérarchie discrète, mais réelle, dans les rapports sociaux.

Ce déplacement est à l'origine d'un paradoxe : plus la passion du bien-être s'accentue, plus l'insatisfaction domine. Ils ne sont pas heureux car "ils songent sans cesse au bien qu'ils n'ont pas." Il y a un processus auto-entretenu de l'égalité qui se traduit par la montée de la frustration relative. A force de rechercher l'égalité, l'homo democraticus découvre d'autres inégalités qui, en persistant, deviennent insoutenables. Il faut donc les éradiquer ce qui assure le progrès continu de l'égalité... fut-ce au détriment de la liberté.

La progression de l'égalité des conditions pousse les individus à se replier sur eux-mêmes pour défendre leur bien-être matériel. Cela engendre une crise du lien social. "La démocratie brise les chaînes et met chaque anneau à part." La démocratie est une société peuplée d'individus semblables et isolés les uns des autres, "indifférents et comme étranger entre eux." Mais l'individualisme entraîne aussi une désaffection démocratique : les hommes des temps démocratiques ne perçoivent plus le lien entre leur intérêt personnel et l'intérêt général ce qui les amène à se désintéresser de la vie politique, envisagée comme une perte de temps préjudiciable à la conduite de leurs affaires privées. La liberté est, à nouveau, menacée...

L'individu démocratique a une passion tellement débordante pour l'égalité qu'il en est prêt à sacrifier sa liberté. Si les hommes n'obtiennent pas l'égalité dans la liberté, ils vont la rechercher dans la barbarie et la servitude. Cela se traduit par le risque de voir surgir des nouvelles formes de despotisme comme "l'État immense et tutélaire." Toute l'œuvre de Tocqueville pose la question de l'existence d'une tension entre égalité et liberté. Ne nous trompons pas, l'égalité qui importe d'abord aux yeux de Tocqueville, c'est celle qui met bas les privilèges. L'égalité économique est seconde à ses yeux. Pourtant, si nous avons tellement tendance à appeler privilèges les inégalités économiques et sociales, c'est sans doute pour donner une consistance philosophique à un besoin d'égalité matérielle quand l'égalité formelle est obtenue depuis longtemps.

Pour assurer la pérennité du fait démocratique, il faut développer toutes les libertés politiques : liberté de culte, liberté de la presse ("Les journaux deviennent donc plus nécessaires à mesure que les hommes sont plus égaux et l'individualisme plus à craindre."), liberté de s'associer ("Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la science mère; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là."), liberté locales...

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