Où l'on analyse la dynamique de croissance liée aux nouvelles technologies à travers leurs effets sur l'offre et sur la demande. Où l'on s'interroge sur les nouvelles flexibilités d'une part, les nouvelles régulations de l'autre qui sont nécessaires pour que le potentiel de croissance lié aux nouvelles technologies puisse devenir réalité.
Dossier réalisé par Gérard Thoris
La croissance exceptionnelle qui a transformé les sociétés occidentales après la Seconde guerre mondiale est certainement liée aux immenses progrès de la productivité permis par la rationalisation des méthodes de production. Mais elle s'explique aussi de façon parallèle par l'instauration d'une nouvelle norme de consommation. En ce sens, la consommation de masse répondait à la production de masse. En est-il de même avec les produits des nouvelles technologies de l'information et de la communication ?
La première réponse consiste à regarder la vitesse de diffusion des nouveaux produits. Plus elle est rapide, plus elle impulse la dynamique de l'offre. Michel Didier et Michel Martinez montrent que le temps nécessaire pour que le taux de possession d'un bien durable passe de 10% à 90% est passé de quarante à cinquante ans pour le téléphone fixe (aux Etats-Unis) à 20 ans pour la machine à laver ou la télévision. Incontestablement, il y a accélération de la vitesse de diffusion des biens nouveaux.
Néanmoins, les choses sont plus complexes qu'il n'y paraît. Il faut en effet distinguer entre les biens et services selon qu'ils sont radicalement nouveaux (consoles de jeux, ordinateurs, téléphonie mobile...) ou qu'ils représentent une transformation plus ou moins complète de biens de la seconde révolution industrielle (appareil photo numérique par exemple).
1. Pour les biens et services radicalement nouveaux que sont les ordinateurs personnels ou la connexion à Internet, la progression des taux de possession a été de 20 points en dix ans en France mais de 40 points durant la même période aux Etats-Unis. C'est moins bien que l'automobile ou le téléviseur noir et blanc dans la même phase de diffusion du produit. La progression de ce dernier produit avait été de près de 80 points (Etats-Unis) et de 60 points (France) après qu'il ait franchi le cap significatif des 10% (respectivement en 1950 et 1960).
2. Pour les biens de la seconde révolution industrielle renouvelés par l'incorporation de processus automatisés comme les appareils photo numériques, l'incertitude règne pour plusieurs raisons.
La seconde réponse consiste à préciser l'impact de la consommation de produits sur l'ensemble du système productif. Ici encore d'importantes différences marquent les produits des deuxième et troisième révolutions industrielles.
En premier lieu, les biens durables de la deuxième révolution industrielle stimulaient l'ensemble du système productif par des effets en amont et en aval.
L'automobile est le cas typique de ces secteurs moteurs dont les consommations intermédiaires généraient une dynamique mesurée par le tableau d'entrées-sorties : acier, textile, glaces dépendaient et dépendent toujours de façon importante des commandes de ce secteur. Parallèlement, toute une série de services ont répondu aux besoins d'entretien, d'assurance, de maîtrise des déplacements (cartes routières, restauration, hôtellerie...) que générait l'automobile.
A priori, rien de tout cela n'accompagne les produits de la nouvelle technologie du côté de la demande. Les effets induits concernent éventuellement l'aide en ligne dont l'importance relative ne sera jamais considérable. Par contre, le développement du télétravail pourra modifier considérablement le milieu urbain mais il est extrêmement difficile d'en évaluer et l'orientation, et l'importance relative.
Ensuite, les biens durables représentaient une part importante du budget des ménages. Par leur prix relatif important, les biens durables étaient à l'origine d'un comportement des ménages qui a été considéré comme une norme mais qui tend à disparaître : l'épargne en vue d'acquisition. Selon les estimations de J. Fourastié, un « poste récepteur Ducretet-Thomson valait 3 755 F, soit 1520 salaires horaires en 1926. En 1950, il valait 179 salaires horaires, rendant un service bien supérieur. (...) Aujourd'hui (1977), un poste incomparablement plus efficace que celui de 1926, donnant en plus les ondes courtes et la modulation de fréquence, vaut 285 F (23,3 salaires horaires)1" . Cela signifie que, en 1950 encore, il fallait consacrer la totalité d'un gain mensuel pour acquérir un poste de radio. En l'absence de crédit à la consommation, à raison d'un taux d'épargne égal à huit pour cent du revenu, cela pouvait exiger un an d'économies ! Que dire alors du réfrigérateur, de la télévision ou de l'automobile.
Aujourd'hui, aucun des biens nouveaux créés à partir des innovations techniques n'exige un tel effort. Comme le crédit à la consommation s'est généralisé, l'épargne des ménages s'effondre sans que cela ne pose de problème pour le financement de la croissance. Par contre, l'apparition de ces produits n'empêche pas le mouvement séculaire de baisse de la part des produits industriels dans le budget des ménages. Comme, par ailleurs, ils sont fréquemment fabriqués à l'étranger, la contribution de la demande à l'accélération de l'offre industrielle est relativement faible.
Finalement, la dynamique de croissance liée à la nouvelle économie ne doit pas faire oublier que, comme à la veille du XXème siècle les ouvriers des sociétés développées, les populations des mondes en développement représentent le plus grand réservoir de pouvoir d'achat. Encore faut-il s'attacher à le rendre solvable.
Fourastié Jean et Jacqueline (1977), Pouvoir d'achat, prix et salaires, Paris, Gallimard, coll. « Idées », p. 154-155