Où l'on analyse la dynamique de croissance liée aux nouvelles technologies à travers leurs effets sur l'offre et sur la demande. Où l'on s'interroge sur les nouvelles flexibilités d'une part, les nouvelles régulations de l'autre qui sont nécessaires pour que le potentiel de croissance lié aux nouvelles technologies puisse devenir réalité.
Dossier réalisé par Gérard Thoris
En 1987, R. Solow écrivait que "les ordinateurs étaient visibles partout sauf dans les statistiques de la productivité"1 . Cependant, cela ne les empêche pas d'être dans les statistiques de croissance économique, puisqu'il a bien fallu les produire. Pour cela, du capital et du travail ont été nécessaires. Une croissance de ce type peut, schématiquement, être dite extensive.
Le débat sur la diffusion de la croissance depuis les Etats-Unis jusqu'en Europe a mis en évidence le retard français et plus généralement européen dans la production des nouvelles technologies. Dans ce cas, les perspectives de croissance liées à ces nouvelles activités ne se réaliseront sans doute pas. L'équipement en produits issus des NTIC se réalisera, avec ses conséquences en termes de croissance intensive, mais la partie extensive de cette même croissance restera réservée aux producteurs de ces biens.
Cependant le paradoxe de Solow parle de productivité donc de croissance intensive. Il convient donc d'analyser les vecteurs par lesquels les nouvelles technologies de l'information et de la communication peuvent améliorer l'efficacité générale du système productif.
S'appuyant sur Alfred Marshall, Albert Merlin montre que la nouvelle économie renoue avec les rendements croissants sous une forme particulière. La plupart de ses produits sont un composé de hardware et de software. Alors que le prix de l'objet matériel est lié aux contraintes techniques de sa production, celui du logiciel qui l'anime est lié aux contraintes techniques de sa reproduction. Après amortissement des frais considérables en recherche appliquée, voire en recherche-développement, leur prix tend virtuellement vers zéro. Or, les services que ces objets rendent dans le domaine de la robotisation, par exemple, ne sont pas liés à leur coût mais bien aux économies de consommations intermédiaires et de main-d'œuvre qu'ils rendent possibles.
Par ailleurs, l'économie fonctionne sur la base de la transmission de l'information. F. A. von Hayek en avait montré la portée en indiquant que les connaissances générales importaient moins que "la connaissance de circonstances particulières de temps et de lieu"2 . Or, justement, l'Internet accélère de manière considérable l'accès à des informations rares ; il permet parallèlement la mise en relation d'acteurs qui ne se connaissent pas mais qui ont pourtant besoin des services qu'ils peuvent s'offrir mutuellement.
Finalement, le paradoxe de Solow s'explique peut-être par le fait qu'il date maintenant de 1987. On peut en effet appliquer à la nouvelle économie le vieux principe d'analyse des facteurs de production selon qu'ils sont complémentaires ou substituables.
Si le capital que représentent les applications industrielles des nouvelles technologies s'additionne au travail sans modification de la fonction de production, c'est seulement un coût supplémentaire. Pour que les ordinateurs se retrouvent dans les statistiques de croissance, il convient donc de repenser l'ensemble du processus productif autour de cette nouveauté technique. C'est donc par la réorganisation du travail que les nouvelles technologies génèrent leur potentiel de croissance économique.
Cette restructuration du travail a l'avantage de répondre à la crise du système taylorien. Qui ne se souvient des phénomènes de rejet de l'organisation rigide et hiérarchique du travail entraînant, durant les années soixante-dix, absentéisme, turnover et contestation silencieuse par la mauvaise qualité.
Ce que l'on demande désormais aux travailleurs de l'"organisation intelligente" c'est de réagir de façon responsable à un ensemble d'événements en fonction de règles finalisées. Cela suppose une adaptabilité qui repose elle-même sur un processus d'apprentissage permanent.
Bien entendu, le passage d'un paradigme à l'autre ne s'effectue pas sans difficultés, en ce qu'il modifie des habitudes. "Toutes les innovations majeures ont, par définition, deux caractéristiques ambivalentes : elles sont déstabilisatrices et dévalorisantes. Elles remettent en cause la distribution des compétences et des pouvoirs dans les entreprises et dans la société, requièrent une transformation globale de leurs organisations et dévalorisent toutes les structures et les savoirs qui n'arrivent pas à se renouveler et à s'adapter à la mutation en cours"3 . En contrepartie, néanmoins, elles correspondent au souhait d'autonomie et de créativité d'une partie croissante de la population active.
L'exemple simple des supermarchés est typique d'une telle évolution. Il montre que, à côté de la taylorisation, simplifiée mais maintenue, du travail de caissier, celle de responsable de rayon a connu un élargissement et une responsabilisation contrôlés indirectement grâce aux données informatiques. Cette fonction de contrôle, autrefois incarnée par une hiérarchie visible, n'a donc pas disparu mais a changé de nature. C'est à ce prix que les marges de liberté, souhaitées et souvent valorisantes, ont pu être mises en place.
1. Solow Robert (1987), "We'd better watch out", New York Times Book Review, 12 juillet
2. Hayek von F. A. (1996), "L'utilisation de l'information dans la société", Revue française d'économie, volume I, 2, automne, p. 117-140 [1945], p. 121
3. Caracostas P. et Muldur P. (1995), ""Cycles longs, technologie et emploi : blocages actuels et perspectives", Science Technologie Industrie Revue, Paris, OCDE, p. 85-117