Où l'on prend en compte les modifications du contexte socio-économique. Où l'on rappelle que la solidarité n'est pas que nationale et publique, mais aussi locale et privée, reposant sur des réseaux mutualistes, des associations et du bénévolat. Où l'on envisage les mérites respectifs des voies "complétive" et "substitutive".
Dossier réalisé par Gilles Ferréol
Hypodoxie et adhésions à éclipses
La crise de la laïcité, les difficultés socio-économiques et l'essoufflement des modes de régulation traditionnels ne sont pas sans inquiéter. Face à la montée des tensions et à ce que d'aucuns n'hésitent pas à nommer "l'intifada des banlieues", l'intendance organisationnelle renâcle, la justice est mal en point, la famille et l'école aussi, la "question scolaire" ne se résumant pas à l'interdiction (ou non) de signes ostentatoires mais recoupant celle des enjeux et des missions du système éducatif, les legs et les appartenances ne devant pas être broyés ni même exagérément minimisés.
Dans un tel environnement, l'"hypodoxie" (comprenons la raréfaction des référentiels et des projets à long terme) est lourde de menaces, de même que la "galère", les frustrations ou les "cultures sur macadam". D'autant que certains quartiers, en proie à la "ghettoïsation", sont dominés par la misère, marqués par l'anomie et l'enfermement dans une underclass dont les caractéristiques sont bien connues : ressources insuffisantes, faible niveau de diplôme, assistanat… Les travaux ou les monographies dont on dispose vont dans ce sens et font état d'"adhésions à éclipses". Suivant les lieux, les moments ou les interlocuteurs, la "zone" est perçue soit comme une patrie que l'on se doit de défendre bec et ongles contre ceux qui voudraient s'y aventurer, soit comme un isolat sinistré symbolisé par le béton et les larmes. Les institutions elles-mêmes sont vécues tantôt comme des repoussoirs, tantôt comme des points d'ancrage, la "rage" étant cette violence pure qui explose périodiquement sans jamais se fixer de buts très précis.
Une citoyenneté en miettes ?
Toutes ces évolutions traduisent la décomposition d'un système d'action séculaire et peuvent être replacées dans un cadre plus vaste où se combinent remise en cause de l'Etat-providence, dysfonctionnements du marché du travail et déclin de la société industrielle. L'affirmation nationaliste de type "réactif" et le retour aux "racines" témoignent, de leur côté, d'une poussée identitaire de plus en plus vive susceptible de déboucher sur des conflits interethniques.
Le spectre des positionnements est ici des plus vastes, allant de la stigmatisation au cosmopolitisme, de la nostalgie à l'acrimonie, les compromis réalisés reposant sur la constitution de territoires bien délimités, sur le respect scrupuleux des distances et sur des stratégies de consolidation très élaborées basées sur des "accommodements" et des "transactions".
A partir du moment où l'"homo urbanus" – ni pleinement citadin, ni vraiment banlieusard – est dans un "entre-deux", les approches usuelles avec lesquelles nous pensions la Cité classique et, plus spécialement, les formes de civilité ou de socialité qu'on y associait spontanément peuvent-elles être encore adéquates ? Les agglomérations modernes ne suscitent-elles pas, du fait de leur "fragmentation" ou de leur "déclin", l'apparition de citoyennetés elles-mêmes éclatées ou fissurées ?