Sources et limites de la croissance


4. Les facteurs quantitatifs de la croissance

Où l'on montre que la croissance économique extensive est liée à la disponibilité de ce qu'il est convenu d'appeler des "facteurs de production". Traditionnellement, les facteurs de production sont la terre, le travail et le capital et ils sont d'abord étudié du point de vue de leur influence quantitative.

4.1. Les ressources naturelles et la croissance économique

Dossier réalisé par Gérard Thoris

 

La terre, le travail et le capital. Telle est la trilogie des facteurs de production. L'accent porté sur l'un ou l'autre des facteurs va se transformer à travers l'histoire, et ce n'est sans doute pas fini.

La terre a pendant longtemps été considérée comme le principal facteur de production, subordonnant et conditionnant les autres. Les physiocrates ont voulu en faire l'unique source de la croissance économique. Il est vrai que la démonstration est simple et facile : la nature seule se reproduit, avec le cycle des saisons, et dans cette reproduction, il y a une multiplication. Un grain de blé en donne trente, soixante, voire cent… ce que l'on n'a jamais vu dans aucune autre activité économique… jusqu'à ce qu'un maître féconde le cerveau de quarante, trente, vingt élèves – ici, l'ordre reflète l'évolution du nombre d'élèves par classe ! La comparaison a évidemment ses limites car il y a loin de la connaissance scolaire à son application dans le cadre d'un processus productif et donc d'enrichissement personnel et social.

En tous cas, l'intuition des physiocrates n'a jamais été invalidée, et on la retrouve de manière implicite ou explicite dans le débat sur les ressources naturelles. Celles-ci contribuent à la croissance par leur disponibilité et par leur prix.

Quant à la disponibilité, il convient de rappeler que la valeur des matières premières dépend de l'idée de leur utilisation. Avant la découverte des usages économiques du pétrole (l'éclairage, connu depuis longtemps, le carburant, connu depuis peu), les terres de Pennsylvanie où le colonel Drake effectua le premier forage de l'histoire (Titusville, 1859) ne valaient pas grand chose. Inversement, les ressources tirées des matières premières ne fécondent pas nécessairement les terres d'où elles sont tirées. Ce fut le syndrome de l'arrivée massive d'or en Espagne au XVII° que recommencent encore aujourd'hui nombre de pays dotés d'abondantes ressources en matières premières (Afrique et Amérique latine). Pour que les ressources naturelles disponibles soient transformées en richesses permanentes et non en revenus éphémères, il faut qu'elles s'investissent dans l'accumulation du capital plutôt que d'être utilisées dans la consommation ostentatoire, voire de nécessité ! Nombre de pays pétroliers ont transformé une partie significative de leurs revenus en fortunes financières. Ainsi, les ressources que les pays industrialisés consacrent à leurs importations de pétrole leur reviennent (partiellement) sous forme d'épargne et la rente pétrolière est transformée en rente financière ! D'autres investissent ces ressources dans la transformation industrielle du pays avec plus ou moins de bonheur.

Depuis le signal d'alarme proféré par le Club de Rome, "Halte à la croissance ?" (Paris, Fayard, 1972), les craintes de Malthus ressurgissent. Pour lui, il s'agissait simplement, si l'on peut dire, d'une insuffisance de terres. Aujourd'hui, c'est la crainte d'une pénurie physique de matières premières et, en tout premier lieu, de pétrole. On discute encore pour savoir si le peak oil, ce point à partir duquel la production de pétrole va diminuer, est effectivement dépassé. Mais tout le monde s'accorde à dire que c'est à l'échéance maximale d'une génération. La première conséquence de cette situation est qu'il faut à nouveau dépenser des ressources pour investir dans des sources d'énergie renouvelables – ce qui, toutes choses égales par ailleurs pèse sur la consommation. A long terme, c'est une partie importante de la logistique du système économique mondial qui devra être révisée. Kondratieff notait que les guerres n'étaient pas indépendantes de l'état du cycle, l'actualité géopolitique ne le démentirait pas.

Toute augmentation du prix des matières premières et, singulièrement, du pétrole, se traduit par une augmentation du prix des consommations intermédiaires. A prix de vente inchangé, cela signifie qu'il y a moins de valeur ajoutée, c'est-à-dire moins de croissance là où ces consommations intermédiaires sont utilisées. Inversement, une partie notable de la croissance des Trente Glorieuses (1945-1975) est liée au faible prix des matières premières.
 
Une analyse plus complète exigerait de dire ce que le bénéficiaire d'une augmentation de prix en fera. On a déjà vu qu'il pouvait les placer ; il peut aussi acheter des biens et services. La balance commerciale est équilibrée dans une équation de type "pétrole contre biens industriels" mais les producteurs de biens industriels ne bénéficient pas directement du fruit de leur travail. Leurs termes de l'échange se dégradent. L'idée que l'on puisse couvrir l'augmentation du prix du pétrole (et de l'énergie en général) par une prime à destination des ménages est microéconomiquement exacte et macroéconomiquement fausse : la valeur ajoutée nationale ayant diminué, la distribution d'argent pas l'Etat sera exactement compensée par une augmentation de ses prélèvements… à moins que, ce serait un comble, l'ensemble soit couvert par un accroissement de l'endettement public. Les prochaines générations seraient ainsi doublement sacrifiées : elles paieraient leur énergie plus cher… et paieraient une partie du prix de l'énergie consommée par leurs parents !

La logique à l'œuvre pour les matières premières peut, grosso modo, être appliquée à l'environnement : toute activité de croissance qui produit une dégradation de l'environnement détruit une partie du patrimoine commun de l'humanité. On vérifie, à l'inverse, que la préservation de ce patrimoine représente un coût. Certes, les dépenses de protection de l'environnement (purification de l'eau, par exemple) créent de l'activité voire, de l'emploi, mais elles ne contribuent pas à un accroissement de la satisfaction des consommateurs. Tout au plus, et c'est bien nécessaire, elles contribuent à rendre cette satisfaction potentiellement durable. On comprend qu'il y ait une forme de cycle dans la protection de l'environnement : l'histoire montre que la sensibilité aux problèmes environnementaux est croissante avec le niveau de revenu et de bien-être. Cela veut aussi dire que les pays qui entament un chemin de croissance rapide peuvent sous-estimer les dépenses de protection de l'environnement : leurs productions sont moins chères, en partie, grâce à ce qu'il est convenu d'appeler le "dumping environnemental".

Le cumul des problèmes posés par la pénurie physique des matières premières et les dégradations, parfois irréversibles, que connaît l'environnement, ont redonné une nouvelle impulsion aux réflexions sur une croissance soutenable, voire sur la décroissance.

 

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