Dossier réalisé par Cédric Passard
Les conflits modernes, qui ne sont pas exclusivement des conflits du travail, sont des conflits de règles, la règle se définissant comme un accord qui vise à organiser les rapports d'intérêts, de conflits, ou encore de coopération, qui régissent des communautés distinctes. Les règles sont parfois des règles de droit, qui sont des règles écrites et parfois aussi des règles coutumières qui sont véhiculées par la tradition, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elles soient inamovibles et intemporelles, puisque les enjeux de nombreux conflits consistent précisément à vouloir faire évoluer la « tradition » dans un sens ou dans un autre.
Les règles permettent la pacification sociale en délimitant un espace de jeu accepté par tous. Bon nombre de conflits se situent ainsi dans les règles, comme, par exemple, l'affrontement entre partis politiques dans un système démocratique. Il arrive aussi que le conflit porte sur les règles, comme lorsqu'une organisation politique refuse le système de l'élection. Mais, dans la pratique, les conflits sont à la fois dans et sur les règles. Dans les relations de travail contemporaines, la règle accompagne l'action collective ; les conflits ne sont plus caractérisés par la logique de l'affrontement et de la grève : ils se déroulent dans le cadre d'institutions représentatives qui façonnent et font évoluer le système de règles. Jean-Daniel Reynaud (Les règles du jeu, l'action collective et la régulation sociale) s'attache à démontrer que, dans la sphère du travail, c'est bien souvent de l'affrontement que surgit la règle. Ceci dit, les relations professionnelles sont très différentes d'un pays à un autre et on opposera, par exemple, la négociation contractuelle allemande où l'accord, conçu comme un contrat, s'impose aux deux parties, ce qui signifie que l'on ne peut obliger l'autre à recourir à la négociation, et la négociation dynamique ou permanente britannique où l'accord peut toujours être examiné et la négociation reprise. La France se situe quelque part entre le cas britannique et le cas allemand, une autre caractéristique de la France étant que l'on n'hésite pas à recourir à la loi pour réglementer le travail (comme l'ont montré les lois sur l'aménagement du temps de travail).
De nos jours, de plus en plus, l'espace conflictuel ne se limite plus aux relations de travail et c'est ainsi qu'a pris naissance l'interrogation sur les mouvements sociaux. Dans toute son œuvre, Alain Touraine (Un nouveau paradigme. Pour comprendre le monde d'aujourd'hui) revient sur cette question et démontre une fois de plus que ces mouvements ne prennent pas appui sur les transformations des rapports et des situations économique mais défendent la liberté ou s'opposent à l'ordre établi. Les nouveaux mouvements sociaux que Ronald Inglehart qualifie de post-matérialistes (La transmission culturelle dans les sociétés industrielles avancées), parce qu'ils mettent l'accent sur une hiérarchie des valeurs fondamentalement différente de celle qui a prévalu dans la société industrielle pendant de nombreuses décennies (pour faire bref : on accorde moins d'importance à la croissance économique et plus à la qualité de la vie) contribuent à l'évolution des normes et du changement social, mais d'une manière essentiellement différente de celle du mouvement ouvrier.
Evidemment, l'impact des mouvements sociaux est très variable d'un type de société à un autre. Erik Neveu (Sociologie des mouvements sociaux) nous relate ainsi avec bonheur le modèle de Kilschelt qui classe les systèmes politiques en fonction de leur degré de réceptivité et d'ouverture aux mouvements sociaux. Kilschelt croise ainsi des indicateurs d'ouverture (degré de fragmentation des pouvoirs politiques ; poids du législatif par rapport à l'exécutif, existence ou non de mécanismes de concertation institutionnalisés) avec le degré de capacité du système à conduire et à définir des politiques publiques. A cet égard, plus un système est stable, centralisé, avec un fort secteur public et un contrôle juridictionnel faible des pouvoirs publics, et plus on pourra produire des politiques publiques relativement indépendantes. La typologie de Kilschelt aboutit à identifier quatre modèles : le modèle ouvert-fort (Suède) où les autorités sont à l'écoute des mouvements sociaux et infléchissent les politiques publiques en fonction des mobilisations ; le modèle ouvert-faible (Etats-Unis) où le lobbying est très présent mais sans qu'il y ait des gains substantiels associés du fait de la structure fédérale ; le modèle fermé-fort (France) où les mouvements sociaux n'obtiennent guère de bénéfices significatifs, comme dans le modèle fermé-faible (Allemagne) : la différence entre ces deux modèles résidant dans le poids de la régulation étatique, beaucoup plus élevé en France. La France serait-elle, de ce point de vue, une société bloquée ?
Comme on l'a vu, les mouvements sociaux sont créateurs de normes sociales et juridiques et cela d'autant plus que leurs conséquences dépassent bien souvent les revendications limitées autour des quelles ils s'étaient initialement constitués (Lilian Mathieu, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux). C'est que l'action collective, tout comme l'action individuelle, mais certainement de manière encore plus visible, engendre des effets pervers non négligeables.
Et, en effet, on peut dire que le mouvement de mai 1968, cristallisé au départ sur l'ouverture de l'institution universitaire et sur l'amélioration de la condition salariale, s'est ensuite élargi pour marquer la véritable naissance de la société post-industrielle (Michel Winock, « mai 1968 »). A bien des égards, la société d'avant 1968 demeurait une société reposant sur un modèle autoritaire, à tel point qu'en 1966 le sociologue Michel Crozier évoquait le phénomène bureaucratique français en dénonçant la rigidité des modes de fonctionnement d'organisations alors incapables d'innover. Ce qui est certain, c'est que mai 1968 a porté atteinte au style de commandement hiérarchique et bureaucratique qui continuait à régir l'Etat et la société. Après 1968, la libération des mœurs s'est partiellement poursuivie avec une nouvelle symbolique des rapports sociaux, de nouveaux codes d'usage, des styles de vie parfois profondément modifiés, sans que l'on puisse pour autant dire en toute certitude si le mouvement de mai est la cause de la mutation culturelle ou s'il n'a fait que révéler des comportements déjà observables dans la société industrielle et qui auraient pu s‘exprimer en douceur, si, toutefois, la France était capable de se réformer sans révolution …
D'autres mouvements aujourd'hui jouent un rôle important dans l'évolution des normes sociales ; on peut citer l'exemple des luttes morales (François Dubet et Danilo Martuccelli, Dans quelle société vivons-nous ?) qui ne sont plus des luttes au sens traditionnel du terme, parce qu'elles n'ont plus d'adversaire mais qu'elles visent à promouvoir des valeurs universelles, comme les droits de l'homme ou comme le respect de l'individu. Ces mouvements, que l'on peut qualifier de post-matérialistes au sens d'Inglehart, sont des croisades morales ; ils ne contribuent pas moins à changer les normes et les représentations de la société. Ces derniers temps, les faucheurs d'OGM (Sylvie Ollitrault) ont fourni et fournissent encore une illustration de la manière dont un mouvement peut conduire à une transformation, certes encore relative, des normes dominantes. On peut citer enfin d'autres mouvements contestataires (Isabelle Sommier, Le renouveau des mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation), comme le mouvement des « exclus sociaux » ou encore le mouvement altermondialiste » qui, au-delà d'objectifs affichés radicalement subversifs, obtiennent néanmoins assez souvent des résultats significatifs sur l'évolution des normes sociales et juridiques : que l'on pense, par exemple, à l'action qu'a pu jouer l'association ATD-Quart Monde dans la mise en place du RMI, le rôle du mouvement des chômeurs d'hiver en 1997 dans la reconnaissance publique de quatre associations de chômeurs ou encore l'apparition progressive d'un droit au logement suite aux pressions répétées d'associations revendicatives.