Dossier réalisé par Cédric Passard
Le conflit social est une situation de rivalité entre des individus ou des groupes pouvant être de taille très différente, dont la finalité est d'obtenir un partage différent des richesses matérielles ou symboliques en modifiant, au besoin, le rapport de forces entre les protagonistes de l'action.
Pour certains auteurs, le conflit est une menace pour l'ordre social . La pensée de Karl Marx est l'archétype de ce genre de théorie : pour lui, le changement résulte de l'opposition inéluctable des groupes sociaux, résumée sous l'appellation de « lutte des classes » (L'idéologie allemande). L'antagonisme du travail et du capital n'est pas un accident, pas plus que ne le sont les crises du capitalisme ; ces crises sont, au contraire, des caractéristiques structurelles du mode de production capitaliste qui évolue à terme vers sa propre destruction. Dans cette perspective, le changement est nécessaire, inéluctable, connoté très positivement, et les théories marxistes du changement social sont souvent empreintes d'une certaine forme de téléologie.
Tout en maintenant l'idée d'un conflit qui menace l'ordre social, la vision d'Emile Durkheim de l'évolution des sociétés (De la division du travail social) est très opposée à celle de Marx. Elle interprète en effet le conflit comme un phénomène résiduel révélant la présence de dysfonctionnements dans les rapports sociaux. Plus précisément, Durkheim pense que le conflit est une conséquence pathologique d'un affaiblissement ou d'un excès de règles sociales. La division du travail anomique recouvre plusieurs aspects, comme l'antagonisme du travail et du capital, les crises industrielles et commerciales et le fait que les individus ou les groupes sociaux occupent, dans la société, des places qui ne correspondent pas à leurs compétences objectives.
Pour d'autres auteurs, le conflit contribue au contraire au maintien de la cohésion sociale ; dans cette optique, Georg Simmel (Le conflit) établit que le conflit n'est pas un mal, un dysfonctionnement qu'il s'agit d'éliminer au plus vite ; bien au contraire, il est un facteur de socialisation. La situation conflictuelle est, par essence ambivalente : elle n'est pas une maladie de société postérieure à l'émergence de celle-ci mais elle manifeste plutôt l'unité de la vie faite de positif et de négatif. Dans une optique assez proche de Simmel, Lewis A. Coser (Les fonctions du conflit social) développe l'idée que le conflit peut remplir une fonction d'intégration sociale. En fait, tout dépend du genre de question qui est en discussion et du type de structure sociale dans laquelle le conflit a lieu ; c'est ainsi que les conflits sociaux internes (concernant les relations à l'intérieur d'un groupe) peuvent souder la collectivité ou, au contraire, la fragiliser selon que les individus qui la composent partagent ou non les valeurs fondamentales sur lesquelles repose la légitimité du système social. De même, les conflits sociaux externes (concernant les relations avec les autres groupes) peuvent permettre de stabiliser les relations à l'intérieur d'une collectivité ou, au contraire, démembrer celle-ci selon que cette collectivité a une structure plus ou moins rigide et qu'elle plus ou moins engagée dans la lutte avec un ennemi extérieur.
Que l'on pense que les conflits sont un indicateur d'annonce ou, au contraire, un signe de vitalité d'une société, il n'en reste pas moins que l'on est obligé de constater que, dans les démocraties contemporaines, les conflits ont profondément évolué : le mécanisme d'institutionnalisation des conflits est bien décrit par Ralf Dahrendorf (Classes et conflits de classes dans la société industrielle) qui montre bien le processus qui aboutit à cette institutionnalisation. En premier lieu, celle-ci commence par la reconnaissance des intérêts des groupes en présence (ouvriers et entrepreneurs s'associent pour défendre leurs intérêts collectivement ou, tout au moins, dépasser les opposition dans un premier temps considérées irréductibles). En second lieu, les parties en lutte reconnaissent des règles du jeu et mettent sur place des institutions qui fournissent le cadre nécessaire à la ritualisation de leurs discussions (organes collectifs de négociation, systèmes de conciliation…). En troisième lieu, l'entreprise industrielle et l'Etat initient une série de changements structuraux ayant pour objectif de réduire l'intensité des conflits (création des délégués du personnel, des comités d'entreprise…). Tout cela fait que le rôle et la fonction des conflits se transforment et Dahrendorf montre aussi, dans d'autres textes, que les conflits modernes ne portent plus sur l'appropriation des moyens de productioncomme chez Marx, mais sur le contrôle et l'exercice de l'autorité.
L'institutionnalisation des confits est bien un phénomène qui a démarré au XIX° siècle par la pacification des mouvements sociaux. A l'origine, le conflit était violence et les classes laborieuses étaient des classes dangereuses ; progressivement, les grèves sont devenues moins nombreuses et, aujourd'hui, la violence révolutionnaire est étrangère aux représentations plus communes des ouvriers « si tant est qu'elle ne l'ait pas été depuis toujours » (Guy Groux, Vers un renouveau du conflit social), Cette pacification des relations sociales est contemporaine du développement du syndicalisme, qui répond autant à une contrainte de régulation sociale qu'à un impératif d'organisation du mouvement ouvrier. Le syndicalisme peut s'interpréter comme un principe d'organisation d'une société d'individus, nécessaire pour la rendre plus gouvernable (Pierre Rosanvallon, La question syndicale) et particulièrement au cours du XIX° siècle où la peur de la foule ingouvernable est très présente. La pacification peut aussi s'illustrer à partir de l'exemple des manifestations : comme le fait bien observer Patrick Champagne (« La manifestation comme acte symbolique »), les manifestations de rue témoignent d'un processus d'euphémisation de la violence physique et d'affirmation d'une domination purement symbolique. Dans son essence, la manifestation est devenue un moment destiné à montrer la force d'un groupe de pression dans le but d'éviter l'affrontement et de susciter des négociations ; elle s'apparente ainsi au marché au sens économique du terme, selon lequel une offre et une demande, cette fois de nature politique, se rencontrent pacifiquement et cherchent à trouver un ajustement naturel. L'observation concrète des manifestations récente des groupes à faibles ressources, les « sans » (chômeurs, sans-papiers, mal logés) permet d'aboutir à la même conclusion : ces mouvements cherchent à obtenir des évolutions en leur faveur mais sans utiliser le recours à la violence (Daniel Mouchard, « Les mobilisations des « sans » dans la France contemporaine). A Partir de là, on peut conclure, avec le philosophe Habermas, que l'autolimitation est un projet des mouvements sociaux contemporains qui se différencie radicalement de la perspective révolutionnaire qui a pu, à un moment donné, être celle du mouvement ouvrier. Evidemment, la pacification des relations sociales n'est jamais totale ; à cet égard, il est bon de s'attarder un peu sur le mouvement des banlieues (Laurent Mucchielli, Quand les banlieues brûlent…). Les violences urbaines ne sont certainement pas des mouvements sociaux au sens traditionnel du terme ; les actions des émeutiers ne sont pas organisées, l'individualisme prédomine et la conscience d'appartenir à un groupe et de vouloir agir en commun de manière structurée fait défaut. Il n'en reste pas moins que ces troubles constituent des formes d'agitation sociale que la France n'avait pas connues depuis longtemps.