Où l'on cherche à pénétrer les mobiles respectifs de l'entrepreneur et du financier dans leurs investissements. Où l'on montre que le taux d'intérêt est, en régime de croissance moderne, la clé de contrôle de la décision d'investir. Où l'on s'inquiète des risques que fait peser la dette lorsque l'effet de levier menace de se transformer en effet de massue.
Il est toujours intéressant de prendre la pensée économique à ses commencements. Cela permet de mieux cerner les obstacles épistémologiques qui rendent la notion difficile à comprendre, même beaucoup plus tard. C'est particulièrement vrai du taux d'intérêt, qui a fait l'objet de prescriptions morales avant d'être intégré dans l'analyse économique.
A la question, "est-il permis de prêter à intérêt ?", la théologie morale et l'analyse économique vont progressivement fournir une réponse argumentée. Oui, dans trois circonstances nous disent aussi bien les canonistes médiévaux que les économistes modernes :
1. La poena conventionalis est une pénalité inscrite dans le contrat de prêt pour le cas où le débiteur ne rembourserait pas sa dette à la date prévue. De là au premium risk qui justifie l'intérêt, il n'y a qu'un pas qui mettra quand même du temps à être franchi. Aujourd'hui, le risque de crédit est évalué par des agences de notation…
2. Le damnum emergens : un individu qui effectue un prêt n'a pas à subir de perte du fait de l'immobilisation de son argent. Or, il se peut qu'il ait besoin de l'argent qu'il ait prêté à cause d'un événement inattendu – un incendie par exemple qui l'oblige lui-même à s'endetter. L'intérêt sur le prêt couvre ce type de risque derrière lequel on reconnaît le liquidity risk où le prêteur peut être empêché de liquider ses actifs alors qu'il a un besoin pressant de monnaie.
3. Le lucrum cessans : un individu qui effectue un prêt peut manquer un gain qu'il aurait réalisé sans cela. C'est un élargissement du cas précédent. Les économistes modernes parlent d'opportunité cost pour signaler cette justification de l'intérêt.
4. On ajoutera la carentia pecuniae par laquelle Leonard Lessius (1554-1623) justifie l'intérêt par la préférence du public pour l'argent liquide. On anticipe largement sur la liquidity preference de J.-M. Keynes.
La question de la légitimité du taux d'intérêt trouve donc d'abord une réponse du côté du prêteur, qui ne doit pas être lésé du fait de s'être temporairement dépossédé de son argent. Par contre, l'opération de prêt elle même est considérée comme gratuite : c'est pourquoi l'on parlera de "titres extrinsèques" à l'acte de prêt pour justifier le taux d'intérêt. Notons encore que, pour les canonistes, la réalité de l'événement devait être prouvée au dénouement du prêt. Compte-tenu de la complexité de l'économie moderne, on comprendra que le taux d'intérêt soit évalué ex ante et qu'il est indépendant de l'occurrence effective du risque.
L'analyse économique fera un pas supplémentaire lorsqu'elle montrera que, dans le processus de production, le capital a une productivité propre. Cette fois, c'est l'emprunteur qui, d'avance, sait que le capital emprunté générera des flux de revenus qui lui permettront de dédommager les prêteurs. Dans ce cas, le taux d'intérêt est égal à cette productivité et elle représente la base de la rémunération des apporteurs de capitaux. On sait que, pour K. Marx, la machine ne faisait que condenser le travail humain et, de ce fait, ne méritait aucune rémunération particulière. Cela devait être assez visible sur les premières machines… où l'économie sur le travail humain n'était que probable. C'est difficilement acceptable lorsque les machines contribuent à la production de biens qui n'existeraient pas sans elle : l'exemple ultrasimple des roulements à bille le montre, le travail humain n'arrivera jamais à la parfaite régularité nécessaire à leur fonctionnement. Il y a donc bien une productivité physique propre au capital. C'est encore plus évident pour les grandes infrastructures modernes, comme les chemins de fer dont les services ne peuvent, à conditions égales, être rendus par aucun travail humain. C'est visible, d'une manière générale, lorsque les rendements d'échelle sont croissants : c'est bien l'augmentation de la taille de l'outil de production qui génère les progrès de productivité, non la multiplication du nombre de travailleurs.
L'étape suivante est franchie par K. Wicksell lorsqu'il distingue clairement l'intérêt de la monnaie de la productivité marginale du capital. Le premier devient, grâce à la création monétaire par les banques, une variable instrumentale. La seconde est une variable physique (la productivité du capital) et monétaire (le profit qu'elle génère). Lorsque la productivité du capital est plus élevée que le taux d'intérêt, les affaires repartent, les prix augmentent, et il faut, à un moment ou à un autre, arrêter le mouvement par une hausse des taux.
Finalement, pour être identifiable conceptuellement, la productivité propre du capital n'en est pas moins difficilement mesurable. C'est sans doute l'origine des débats récurrents sur la justice du partage de la valeur ajoutée entre travail et capital. Alors, comment faire ? J. M. Keynes propose de s'appuyer sur le rendement escompté du capital, c'est-à-dire sur le flux de bénéfices annuels que ce capital va générer. On sent bien que la réponse n'est pas vraiment satisfaisante puisque les bénéfices sont calculés comme la différence entre les recettes et les coûts dans lesquelles se trouve la rémunération des salariés. La productivité du capital est donc une sorte de résidu, une fois rémunérés les consommations intermédiaires et les facteurs de production autres que le capital. Mais comment un entrepreneur pourrait-il procéder s'il ne supposait constants un certain nombre de variables concernant un futur risqué, voire incertain ? En tous cas, la réponse de J. M. Keynes est claire, l'investissement sera réalisé si l'efficacité marginale du capital permet que les bénéfices futurs actualisés couvrent le coût d'acquisition de ce capital – ce qu'il appelle prix d'offre du bien de capital ou coût de remplacement.
On arrive enfin à la théorie moderne de l'investissement : le nombre de projets économiquement efficaces – ceux dont l'efficacité marginale du capital dépasse le coût d'acquisition du capital – est une fonction inverse du taux d'intérêt. Il reste que tout cela concerne le futur. Cela signifie que les anticipations sont fondamentales ; elles échappent au calcul humain. Si l'on se souvient des "esprits animaux des entrepreneurs" pour expliquer l'instabilité de la fonction d'investissement, on oublie souvent de dire que les dompteurs ont comme premier principe de fournir un cadre de vie stable aux animaux qu'ils veulent dresser. Dans nombre de cas, la demande des entrepreneurs aux hommes politiques n'est pas sensiblement différente : n'ajoutez pas à l'instabilité naturelle de l'économie, l'instabilité politique de mesures discrétionnaires – et donc imprévisibles.