Régulation et cohésion sociale


2.4. Déviance et changement social

Dossier réalisé par Matthias Knol et Delphine Pouchain

Nos sociétés individuelles sont, comme chacun sait, des sociétés où le changement social est important et incessant. Ce changement social affecte nos modes de vie, nos représentations, nos valeurs, et cela parfois à un rythme si rapide que les générations qui se succèdent ont parfois du mal à se comprendre entre elles. Dans ces conditions, la déviance, telle que nous l'avons analysée plus haut (La transgression des normes sociales et leurs sanctions), fait partie de la vie des sociétés. Après tout, le déviant est aussi l'innovateur ; c'est celui qui à un moment donné met en œuvre des moyens illégitimes pour atteindre des buts valorisés socialement, et ce comportement est tout à fait nécessaire dans des sociétés où les règles du jeu se modifient à intervalles réguliers. Bien souvent, le déviant d'aujourd'hui n'est que le conformiste de demain. Plus globalement, Thomas Merton (Eléments de théorie et de méthode sociologique) s'attache à démontrer que l'importance que notre civilisation accorde à la réussite professionnelles conduit les différentes classes de la société à la déviance. Dans les classes les plus élevées, c'est évident, puisque la réussite exige souvent l'emploi de moyens inédits, ce qui au passage fait l'admiration des autres acteurs sociaux. Mais dans les classes les plus basses, il en est de même, car pour résoudre la contradiction entre l'injonction qui leur est faite d'orienter leurs conduites vers la richesse et la faiblesse des moyens mis à leur disposition, les individus sont conduits à adopter des comportements anomiques.

La déviance fait partie du mouvement des sociétés. Néanmoins, les comportements déviants ne sont susceptibles de généralisation que s'ils sont en phase avec les autres valeurs prônées par le corps social. Au XIème siècle (Norbert Elias, La Civilisation des mœurs), l'usage de la fourchette est resté marginal. Au XVIIème siècle, l'accueil que la société a fait à cette nouveauté a commencé à être différent parce que les relations entre les agents sociaux commencent à être plus policées, et que l'Occident s'est engagé dans un processus durable de « civilisation des mœurs ». Cette pacification des relations sociales, chère à Elias, et dont on oublie quelquefois l'importance dans l'orientation de nos comportements, tout simplement parce qu'elle est maintenant intégrée à nos conduites les plus intimes, conduit à un autre traitement de la déviance et de la délinquance. Dans Surveiller et punir, Naissance de la prison, Michel Foucault établit la manière selon laquelle les châtiments corporels ont progressivement disparu au profit des peines de prison, de bagne, d'interdiction de séjour… ; bref de peines où l'on vise l'individu et non plus le corps. En même temps, l'architecture des prisons et des hôpitaux évolue. Il ne s'agit plus seulement de punir, mais aussi de soigner, ce qui nécessite d'observer le malade et d'ajuster les soins. C'est ainsi que s'explique le succès des architectures circulaires du XVIIIème siècle : tout converge vers un point central, source de la surveillance de toute chose, et vers lequel les regards sont tournés.

Les relations entre conduites normales et conduites déviantes sont assez complexes. Tout d'abord, il arrive que des conduites deviennent des conduites déviantes grâce à l'action d'entrepreneurs de morale. Il en est ainsi pour l'illettrisme. Longtemps objet de l'action du monde des associations privées, voire semi-publiques, l'illettrisme va progressivement devenir une cause nationale, en grande partie grâce à l'association ATD-Quart Monde (Bernard Lahire, L'invention de « l'illettrisme »). On ne s'intéresse plus alors seulement à la définition fonctionnelle de l'illettrisme (« personne incapable de lire et d'écrire en le comprenant un exposé bref et simple des faits en rapport avec la vie quotidienne », UNESCO, 1958), mais au fait que l'illettrisme traduit une défaillance en terme d'identité ou de construction de la personnalité. Bref, la stigmatisation de l'illettrisme est le véritable point de départ de la politique sociale en la matière. Ralph Linton (Les fondements culturels de la personnalité, 1945) décrit dans ce registre le processus par lequel d'anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux, permettant leur assimilation. Par exemple, le tatouage, après avoir eu une valeur identitaire dans de nombreuses sociétés primitives (puisqu'il évoque de manière indubitable l'appartenance au groupe), puis été perçu au cours des XIXème et XXème siècle comme un signe de sauvagerie (attribut dont les barbares se couvrent pour mieux signifier leur dissidence face aux valeurs de la civilisation), devient maintenant un moyen d'affirmer son identité (David Le Breton, L'adieu au corps). Une des manières de transformer une déviance en conformité est d'ailleurs de la reconnaître publiquement (Jean-Yves Lenaour et Catherine Valenti, Histoire de l'avortement, XIX, XXème siècle). A partir du moment où la question de l'avortement entre dans le débat public, les opinions évoluent, tout au moins les opinions exprimées le cadre de sondages. Faut-il voir là un phénomène d'influence sociale et de pression majoritaire ? On peut également illustrer la transformation de la pratique déviante en pratique conforme par l'exemple de l'homosexualité (Michel Bozon, Sociologie de la sexualité). Alors que dans les années 1950, l'homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale, elle fait désormais partie des « orientations sexuelles alternatives » acceptées socialement. Là aussi, la reconnaissance publique joue un rôle déterminant dans l'évolution des opinions. C'est ainsi que le nombre de personnes qui déclarent que la société est « tolérante comme il faut » vis-à-vis de l'homosexualité est sans cesse croissant, et qu'il y a désormais une majorité de personnes qui pense qu'il faut reconnaître des droits aux couples homosexuels (Sondage IFOP des 29 et 30 juin 2003). Dans un domaine différent, on peut aussi voir que les opinions en faveur du retour de la peine de mort ne cessent de décliner depuis son abolition (Sondage SOFRES des 13 et 14 septembre 2006). Comme on vient de le dire, cela peut illustrer un phénomène de pression majoritaire : les individus finissent par se ranger à l'opinion considérée comme dominante. Cela peut aussi montrer qu'il arrive que les normes juridiques influencent les normes sociales. Comme on l'a déjà vu à plusieurs reprises, c'est quelquefois la société qui véhicule la « résistance au changement », et le droit qui est à l'origine d'initiatives anticipant sur les états futurs du corps social.

 

 

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