Dossier réalisé par Matthias Knol et Delphine Pouchain
Si la délinquance se définit comme la transgression des normes légales, la déviance, phénomène plus général qui n'est pas nécessairement sanctionné par la société est le non-respect des normes, quelles soient ou non légales. Comme le montre Robert K. Merton avec le dispositif de l'innovation, il y a même des cas où la déviance est socialement valorisée.
On peut s'intéresser à la déviance du point de vue de la caractérisation des conduites, afin d'en dresser une typologie. C'est la perspective de la sociologie fonctionnaliste, et tout particulièrement de Merton, qui définit l'anomie comme l'inadaptation entre les buts valorisés par la société et les moyens légitimes pour les atteindre. Cette définition permet à l'auteur de Social theory and social structure (1949) d'identifier quatre formes de déviance :
• L'innovation, qui consiste à poursuivre un but légitime au moyen de procédés illégaux : il y a, dans l'histoire de France, bon nombre d'hommes politiques charismatiques (Napoléon, de Gaulle…) qui, dans l'intérêt supérieur du pays, ont utilisé des moyens discutables, en tout cas non reconnus par tous à l'époque considérée, pour conquérir le pouvoir
• Le ritualisme, qui consiste à respecter scrupuleusement les règles en oubliant les objectifs de l'institution : c'est le cas, bien connu en France, du fonctionnaire qui applique le règlement à la lettre…
• L'évasion, qui consiste à renoncer aux buts et aux moyens proposés par la société, tel le clochard qui se met en marge de l'organisation sociale
• La rébellion, qui consiste à promouvoir des buts nouveaux par des moyens également nouveaux : le révolutionnaire qui veut faire table rase du passé entre, évidemment, dans ce registre.
Mais la déviance ne s'interprète pas seulement comme une transgression de normes établies et inamovibles ; c'est aussi le regard des autres qui participe à la construction de la déviance. L'idée selon laquelle il faut prendre en compte les interactions sociales pour mieux appréhender un phénomène apparaît déjà sous la plume de Georg Simmel, un des pères fondateurs de la sociologie. Dans Les pauvres, Simmel montre que ce n'est pas le manque de moyens qui rend quelqu'un pauvre (définition substantive qui est celle du sens commun), mais que c'est l'assistance qui crée la pauvreté. Comme le crime se définit comme un acte puni par une sanction publique (que l'on pense, par analogie, à la définition du crime proposée par Durkheim, pour qui il s'agit d'une violation de la conscience collective, c'est-à-dire un acte qui transgresse les valeurs et les normes de la société), la pauvreté se repère à partir des réactions sociales résultant d'une situation matérielle particulière.
L'intuition de SIMMEL a ensuite été prolongée par la sociologie dite interactionniste et tout particulièrement par Howard S. Becker (Outsiders). En croisant le critère de la conformité ou de la non-conformité d'un acte à une norme particulière avec le degré de perception sociale de la déviance, il aboutit à mettre en relief la figure de l'« accusé à tort » (celui dont on croit qu'il a commis un acte répréhensible, alors qu'il n'en et rien) et la figure du « déviant secret » (celui qui comment un acte irrégulier qui demeure pourtant sans sanction). Dans le repérage de la déviance, l'étiquetage est, pour Becker, un moment important : c'est le mécanisme par lequel des individus ou des groupes sont publiquement désignés comme déviants par une institution. Et, au sein de ce mécanisme, la stigmatisation (Erwing Goffman, Stigmate, les usages sociaux des handicapés) est un moment important : elle consiste à attribuer à un groupe social une identité dévalorisante en raison d'une caractéristique jugée négativement par la majorité du groupe englobant. Un autre moment important est la mise en évidence des étapes qui conduisent de la conformité à la déviance. En prenant appui sur l'analyse des comportements des fumeurs de marijuana, H. S. Becker (Outsiders) montre le passage d'une déviance primaire (qui est la transgression initiale des normes) à une déviance secondaire qui se caractérise par l'intégration dans un groupe déviant au sein duquel l'individu peut faire une carrière déviante rythmée par les condamnations.
Il importe donc d'avoir à l'esprit que la déviance est une construction sociale et que la façon de définir le conformisme et la normalité varie dans le temps et dans l'espace. Le respect des règles de l'hygiène (Norbert Elias, La civilisation des mœurs) n'était pas acquis dans la société d'Ancien Régime ; en revanche, aujourd'hui, les sanctions sociales sont si fortes que l'on n'a pas le choix : ou l'on conforme son comportement aux exigences de la société, ou on l'on est exclu de la communauté civilisée. Que dirait-on de quelqu'un qui satisfait ses besoins physiologiques n'importe où, quand l'envie s'en fait sentir ?
Il est bon d'illustrer les développements qui précèdent par quelques exemples décrivant la stigmatisation et l'engagement dans la carrière déviante.
Concernant l'engagement dans la carrière déviante, il n'est pas sans importance de voir que celle-ci repose, au départ, sur des actes socialement approuvés, comme ceux de surveiller son alimentation ou de faire de l'exercice (Muriel Darmon, Devenir anorexique. Une approche sociologique). Qu'est-ce qui, à un moment donné, fait basculer l'individu dans la déviance proprement dite ? Le moment du diagnostic de l'anorexie est un moment crucial car c'est à partir de ce moment que des actes qui peuvent apparaître normaux dans un contexte donné (ne pas manger beaucoup, être maigre…) prennent sens pour identifier une dynamique pathologique. Le problème de l'anorexie est que cette visibilité sociale n'intervient que dans une phase avancée de la maladie. Mais peut-il en être autrement ?
La question de la stigmatisation est une question complexe : d‘une certaine façon, on peut considérer dans un certain contexte que montrer ses seins sur la plage revient à être stigmatisée (l'offense aux mœurs…) ; mais, par un curieux renversement, la dénonciation des « vilaines marques blanches sur le corps » liée à la non-exposition des seins inverse le stigmate (Jean-Claude Kaufman, Corps de femmes, regards d'hommes. Sociologie des seins nus). C'est alors la marque blanche qui devient le stigmate plutôt que le phénomène originel, à savoir le fait de dévoiler une partie de son corps en public. D'une manière plus générale, Pierre Bourdieu (La misère du monde) invite à considérer, à partir de l'exemple des banlieues, que les médias produisent des processus de stigmatisation en étiquetant des populations, ce qui relève, selon l'auteur, d'une logique de violence symbolique.
La stigmatisation, comme on l'a montré, est une construction sociale. Cela ne l'empêche pas d'être extrêmement douloureuse pour les populations qu en sont la victime puisque, comme le montre l'exemple des délinquants sexuels aux Etats-Unis (Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale), elle persiste bien après que la peine ait été purgée. Si le droit est fondé, en partie, sur la possibilité de rédemption, le corps social est, bien souvent, moins humaniste …
Les stigmates sont nombreux : au sein de ceux-ci, l'origine ethnique tient une bonne place, de même que le handicap (Les réclamations auprès de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité) ; on observe d'ailleurs bien souvent que les personnes en situation de handicap font l'objet de discriminations importantes face à l'emploi (Le handicap en chiffres, 2005). La méthode du testing, menée par Jeazn-François Amadieu, révèle ces discriminations d'une manière irréfutable (Observation des discriminations).