Où l'on approfondit la notion de développement, au sens de condition préalable à la croissance (François Perroux) en analysant les structures mentales et les habitudes sociales qui rendent possible ce type particulier d'agent économique qu'est l'entrepreneur et en s'interrogeant sur les structures institutionnels qui rendent son action possible et efficace.
Dossier réalisé par Marc Hervelin et Jacques Bouchoux
Pour que les hommes s'emparent du monde, il fallait qu'il cesse d'être l'objet d'une représentation magique. Ce fut un long travail historique aujourd'hui résumé par l'expression de "désenchantement". Créée par J. F. von Schiller (1759-1805) et reprise par Max Weber dans le sens "élimination de la magie en tant que technique de salut" (1904, p.134), cette expression donnera son titre à un ouvrage fondamental de Marcel Gauchet (Le désenchantement du monde, Paris, 1985) qui y voit "l'épuisement du règne de l'invisible".
Concrètement, de quoi s'agit-il ?
1. Le monde obéit à des règles
2. L'homme a vocation à connaître ces règles, et c'est l'activité scientifique
3. La connaissance de ces règles lui donne autorité pour transformer le monde
Notons bien que chacun de ces points se trouve dès les fondements de la civilisation judéo-chrétienne :
1. Si le monde est créé par Dieu, pure intelligence, il est nécessairement intelligible
2. Si Dieu se repose le septième jour, c'est qu'il laisse sa création à d'autres
3. Ce pourquoi il la laisse est clairement exprimé : "Emplissez la terre et soumettez-là".
D'une certaine manière, le monde est "désenchanté" dès le livre de la Genèse qui délivre ce message… Alors, qu'y-a-t'il de neuf au XVIII° siècle sinon, peut-être, que cette idée a pris du temps à "passer dans les mœurs" d'une part (ce qui ressort nettement de l'ouvrage de M. Gauchet), que le progrès scientifique passe un cap qui rend ce programme possible d'autre part.
Cette prise en mains du monde, Max Weber a cru la lire plus clairement dans "l'éthique protestante". Seul à seul avec Dieu, sans le soutien de la communauté des croyants (l'Eglise), et des sacrements, le calviniste est écartelé sur la question de savoir s'il fait partie des élus. Une manière de s'en assurer, c'est d'abord de n'en pas douter (on ne doute pas de Dieu), puis de travailler sans relâche pour afficher au moins, par la prospérité matérielle, les signes de l'élection. En même temps, le regard du croyant se détourne des séductions matérielles du monde de sorte que ses abondants revenus sont canalisés vers l'épargne. Cela tombe bien, le progrès technique élargit les possibilités d'investissement.
Il n'est pas inintéressant d'observer comment un mouvement de nature similaire a pu se reproduire avec les transformations du confucianisme, lorsqu'il passe de la Chine au Japon. C'est, en tous cas, la thèse de M. Morishima. Dans les deux cas, la transformation culturelle se fait au profit de la rationalisation du monde. Et celle-ci est une des conditions nécessaires de la croissance.
Cette idée que les changements dans les structures mentales précèdent et expliquent les transformations économiques répondait à K. Marx qui, dans la première moitié du XIX° siècle avait construit un modèle d'interprétation inverse : le progrès technique structure la base économique qui, elle-même détermine, en dernière instance, les changements dans les structures mentales. Peut-on résoudre cet antagonisme ?
Il est vraisemblable que les deux auteurs ne s'intéressent pas au même moment de la transformation :
1. A Max Weber revient l'analyse des prémices du mouvement d'autonomisation de l'individu par rapport aux règles morales issues de la religion.
2. K. Marx, quant à lui, en tire les conséquences. Dans une formule rapide, mais qui n'est pas sans intérêt pour stimuler la réflexion, on peut dire que, pour lui, le progrès technique, en contribuant à structurer le domaine de la pensée, devient le principe même de la morale des sociétés modernes.
3. On comprend l'inquiétude qu'une telle position peut susciter. Rappelons, à titre d'exemple, cette formule issue de la préface de la thèse de Durkheim : "Si, dans les préoccupations qui remplissent presque tout notre temps, nous ne suivons d'autre règle que celle de notre intérêt bien entendu, comment prendrions-nous goût au désintéressement, à l'oubli de soi, au sacrifice ?" (Préface de la seconde édition de la Division du travail social, 1893, p. V).
Il n'est pas ici le lieu de trancher sur le fond. On peut seulement remarquer, avec Daniel Bell (les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF, 1979), que la morale de l'effort, au cœur de l'éthique protestante, a cédé le pas à celle de la jouissance immédiate, tellement bien servie par la multitude des objets de distraction. Et il pose la question, sans doute d'actualité : le développement économique est-il mieux servi par l'une ou par l'autre ? Si le regard et la préoccupation de l'élève se situe hors de l'école, si ceux du salarié sont hors de l'entreprise, il y a un immense hiatus qui affaiblit, d'une certaine manière, les fondements culturels de la croissance.
On peut en conclure deux choses, au demeurant contradictoires :
1. Si les fondements socioculturels de la croissance économique se situent clairement dans la rationalisation du monde, celle-ci a produit une forme de vie morale qui peut en épuiser les fondements.
2. En même temps, il n'est pas certain que la rationalisation du monde soit irréversible, si l'on entend par là le recul de l'idolâtrie. Nombre de croyances se substituent à l'antique foi et nombre de pratiques s'inspirent de ces croyances.
Le principe de précaution représente une illustration intéressante de cette problématique. Devant la difficulté de paramétrer et donc d'évaluer les conséquences de l'action humaine sur la nature, ce qui correspond à une limite (temporaire ?) de la rationalisation du monde, faut-il faire confiance aux découvertes futures (le monde progresse par voie d'essai à erreur et rien n'est irréversible)? Faut-il s'en référer à l'antique morale du respect de la vie (cf. la question des cellules souches) ou faut-il ériger en principe la renonciation (temporaire ?) à l'action ?