Dossier réalisé par Adrien Vitse
C'est un fait avéré que les valeurs et les normes se transforment en même temps que le mouvement des sociétés, mais il reste à s'interroger sur les causes exactes de cette transformation. Chez Karl Marx (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel) c'est, comme on le sait, la base économique qui, en dernière instance, détermine la superstructure. Le développement du capitalisme entraîne l'évolution des forces productives et des rapports de production et fait, qu'à un moment donné, la religion apparaît comme ce qu'elle est, à savoir une conscience erronée du monde qui consiste à projeter l'essence humaine dans un univers factice. Comme on le sait aussi, Max Weber (L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme) a un point de vue radicalement opposé à celui de Marx : bien loin de faire de la religion une simple illusion amenée à disparaître avec le progrès des sociétés, il en fait un moteur du développement du capitalisme. L'ascétisme protestant, une fois appliqué au monde séculier, a apporté une contribution décisive à l'apparition de l'ordre économique moderne, par la valorisation de l'épargne et du travail sans relâche, qui sont les conditions les plus importantes de l'accumulation capitaliste.
Au-delà de cette querelle sur la recherche du primum mobile (querelle stérile du point de vue de Weber lui-même, qui indique qu'il est vain de vouloir substituer une interprétation causale exclusivement matérialiste à une interprétation spiritualiste tout aussi unilatérale), il importe d'analyser avec soin les processus par lesquels les valeurs se forment et se transforment.
C'est ce que fait Alexis de Tocqueville avec bonheur (De la démocratie en Amérique) quand il décrit comment la dynamique d'égalisation des conditions, caractéristique des sociétés démocratiques, modifie profondément le mécanisme de formation des opinions. Alors que, dans une société aristocratique, c'est l'influence de quelques « individus éclairés » sur une multitude jugée « ignorante et bornée » qui s'avère déterminante, dans la société démocratique c'est la majorité qui se charge de fournir aux individus une foule d'opinions toutes faites (à tel point que Tocqueville a pu parler de « tyrannie de la majorité » pour décrire les conséquences ultimes de cette pression majoritaire). C'est ce que fait aussi Raymond Boudon (Le sens des valeurs) quand il s‘interroge sur la genèse de la démocratie. L'interrogation sur l'essence de la démocratie n'est pas intemporelle : elle appartient à une époque historique déterminée, au moment où cette question commence à se poser dans les faits. C'est ainsi que Montesquieu a pu théoriser le principe de la séparation des pouvoirs après que celui-ci ait commencé à être appliqué en Angleterre. Pour autant, et pour paraphraser une formule célèbre, ce n'est pas parce qu'un concept ou une idée apparaît dans l'histoire qu'il relève de l'histoire. L'historicisme, le culturalisme, le contextualisme, méritent toujours d'être considérés avec la plus grande prudence.
La réflexion sociologique nous fournit donc des pistes très intéressantes pour analyser et comprendre les mutations des valeurs. Elle doit cependant être complétée par l'investigation historique. Jacques Le Goff (La bourse et la vie), dans une perspective assez wéberienne, pose la question du sens du purgatoire : s'il signifie d'échapper à l'enfer dans le cadre de la doctrine chrétienne, il permettra aussi, d'une manière beaucoup plus prosaïque, aux usuriers de faire avancer l'économie et la société du XIII° siècle vers le capitalisme. Ariès (Le mariage indissoluble) évoque le passage du mariage avec répudiation, encore en vigueur au haut Moyen-Age, au mariage indissoluble et monogamique qui demeure encore aujourd'hui une référence dans nos sociétés, même si on constate de plus en plus une dissociation entre la conjugalité et la parentalité.
Sur une période plus récente, l'analyse statistique est également riche d'enseignements : d'après Etienne Schweisguth (L'éventail des normes sociales), l'idée d'un affaiblissement des normes traditionnelles en matière de mariage et de sexualité mérite d'être relativisée. Si la tolérance augmente vis-à-vis de l'homosexualité et du divorce, l'importance de la fidélité conjugale est davantage affirmée de nos jours, de même que le respect de l'ordre et de l'autorité.