Régulation et cohésion sociale


1.1. Les comportements sont orientés par des normes et des valeurs

Si les valeurs se définissent comme les principes qui orientent l'action des individus et les normes comme des ensembles de règles explicites ou implicites prescrivant des conduites socialement valorisées, il faut questionner l'origine de ces normes et valeurs.

Pour Durkheim, l'origine de celles-ci, et plus spécifiquement des règles morales qui régissent les conduites, réside dans la société. L'idée d'une morale individuelle est une idée abstraite qui ne correspond à rien dans la réalité. La société est la condition nécessaire de la morale et l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société. Dans De la division du travail social, Durkheim soutient la thèse qu'au sein de la société moderne, ce n'est pas la famille, le sol natal ou encore les traditions qui sont la condition essentielle de la solidarité sociale, mais l'état de la division du travail. Selon lui, la division du travail est la base de l'ordre social.

Ce point de vue déterministe, selon lequel l'individu est le jouet de forces collectives, est partagé par Bourdieu (Le sens pratique). L'habitus, que l'on définit comme l'ensemble des goûts et des dispositions acquises, s'impose aux individus. Les membres d'une même classe sociale partagent le même habitus, notamment parce que celui-ci assure sa propre constance, soit par l'automatisme des conditions d'existence (fréquentation des mêmes lieux, des mêmes événements, des mêmes personnes), soit par le calcul stratégique (évitement conscient de valeurs et de normes véhiculées par les autres groupes sociaux).

Valeurs et normes sont donc le produit de la société toute entière et des groupes auxquels l'individu appartient (les « classes sociales ») ; cela ne veut pas dire pour autant que l'individu ne dispose d'aucune marge de liberté. Dans Outsiders, Becker montre que les valeurs ne fournissent que des critères généraux qui ne peuvent, à elles seules, indiquer la conduite qu'il convient de tenir dans bon nombre de situations de la vie quotidienne. Pour faire face à ce besoin d'orientation, les acteurs sociaux adoptent des normes de comportement qui ne coïncident pas toujours avec les valeurs dont elles sont censées être dérivées. Bref, les normes ne découlent pas automatiquement des valeurs et l'acteur social demeure fondamentalement libre.

Allant plus loin dans la remise en cause du déterminisme qui fait des valeurs des phénomènes somme toute irrationnels, Boudon montre que celles-ci peuvent relever d'une explication rationnelle en prenant l'exemple des croyances. C'est ainsi que l'« exception religieuse américaine », paradoxale à première vue puisque c'est dans la société américaine qui est la plus moderne des sociétés avancées, que l'on aurait dû observer le « désenchantement » (au sens de Weber) le plus prononcé, peut très bien s'expliquer de manière rationnelle en recourant aux arguments de Smith (la religiosité américaine s'explique par la diversification de l'offre religieuse aux Etats-Unis), de Tocqueville (maintien des fonctions sociales essentielles en matière de santé, d'éducation ou encore de solidarité, de la part des sectes américaines), ou encore de Weber (les affiliations religieuses permettent aux Américains de maintenir des signes de distinction sociale qui n'existent pas dans la vieille Europe). Une démarche analogue est utilisée pour montrer que la situation des acteurs permet d'éclairer les conceptions que les individus ou les groupes sociaux se font de la façon dont il convient de lutter contre la délinquance.

De nombreux exemples permettent d'établir que les valeurs et les normes s'imposent aux individus. En premier lieu, il est tout à fait clair que les cultures nationales influencent les comportements. HALL (Le langage silencieux) montre ainsi que les règles de ponctualité sont tout à fait différentes aux Etats-Unis et dans d'autres pays ; dans le même ordre d'idées, d'Iribarne décrit de manière très précise le contraste entre les rapports d'autorité tels qu'ils sont vécus en France et aux Etats-Unis. En second lieu, il est clair aussi qu'à l'intérieur des cultures nationales, les sous-cultures (cultures des différents groupes sociaux appartenant à la société) modèlent les comportements. Pour Bourgois (En quête de respect), les valeurs de la rue, telles que l'on les trouve dans le ghetto new-yorkais, sont totalement opposées aux valeurs du monde du travail, et tout particulièrement du monde du travail tertiaire. Cette opposition entre sous-cultures n'est toutefois pas toujours irréductible : Lepoutre (Cœur de banlieue, codes, rites et langages) s'attache aussi à démontrer que les univers de l'école et de la « cité » peuvent parfois se rejoindre (ce qui n'est pas nécessairement une bonne chose, mais c'est un autre débat), en fonction de contextes sociaux déterminés.

Enfin, pour terminer, il est bon de s'interroger sur le caractère rationnel ou non des valeurs à partir d'une illustration précise ; c'est ici l'attachement au libéralisme qui sera évoqué, à mettre en relation avec d'autres variables. Cet exemple permettra de mettre en question certaines idées préconçues. L'attachement au libéralisme ne semble pas plus fort dans les pays de l'Union Européenne à 15 que dans les pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) . Il n'y a pas de relation simple entre le taux de chômage et l'intensité du soutien au libéralisme, pas plus qu'entre le PIB par habitant et l'attachement au libéralisme.

 

 

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