Intégration et solidarité


1. Problématique générale du lien social

Où l'on s'interroge la problématique du lien social dans les sociétés modernes et contemporaines. Où l'on revient sur les principes qui l'ont constitué de façon à disposer de points de repères pour aborder les difficultés nouvelles de l'insertion sociale aujourd'hui.

1.1. La problématique du changement

Dossier réalisé par Gilles Ferréol

II nous faut tout d'abord nous interroger sur la problématique du changement puis approfondir celle-ci à travers la question du lien social, la tradition durkheimienne constituant sous cet angle une référence fondamentale.

La problématique du changement est susceptible d'être appréhendée de multiples manières. Certains auteurs font appel à des facteurs endogènes ou exogènes ; d'autres, se focalisant sur des modalités ou des processus, mettent l'accent sur les conflits ou les effets d'agrégation et privilégient une perspective cyclique ou multilinéaire, faite de croissances et de régressions, de ruptures et de continuités... Quelle que soit la variante retenue, un même constat prévaut : nous avons affaire à un phénomène durable, non à une simple inflexion conjoncturelle, limitée et transitoire. Les transformations évoquées se traduisant le plus souvent par des modifications de grande ampleur, c'est le destin de la collectivité qui est en jeu et non plus uniquement la situation de chaque individu pris isolément.

L'obsession du primum mobile

Si l'on fait abstraction des réflexions des métaphysiciens sur ce thème, tels Bossuet ou Hegel qui y voyaient la main de Dieu ou la manifestation de l'Esprit en marche, les conceptualisations proposées ont été longtemps influencées par le courant positiviste et ses différentes variantes, dont le scientisme. Cela a donné naissance, tout au long du XIXème siècle, à des analyses fondées sur le constructivisme (Comte), l'historicisme (Marx) ou le déterminisme (Durkheim). Plus proches de nous, les écrits des sociologues appartenant à la mouvance fonctionnaliste témoignent d'une ambition similaire, la société étant définie comme une structure en équilibre au sein de laquelle chaque élément contribue au maintien de l'ensemble (principe d'homéostasie).

Au centre des préoccupations : la recherche de "lois", que celles-ci soient tendancielles ou conditionnelles. La "loi des trois états", par exemple, donne à Comte, dans ses Considérations philosophiques sur les sciences et les savants (1825), le fil conducteur de l'évolution de l'humanité. Après avoir connu une phase "théologique", marquée par la superstition, les hommes entrent dans un stade métaphysique", avant d'atteindre l'âge "positif". Un même finalisme est à l'œuvre chez Durkheim lorsque celui-ci soutient qu'en devenant de plus en plus "dense" et complexe la division du travail permet de passer d'une solidarité mécanique à une solidarité organique. Avec Marx, autre illustration, s'il y a bien une succession – marquée par des progrès – des modes de production (asiatique, antique, féodal, capitaliste), l'élément le plus discriminant n'est autre que la lutte des classes.

Même si elles prennent leurs distances avec certains de ces présupposés, les approches contemporaines (du moins dans une proportion non négligeable) n'ont pas pour autant renoncé à la quête d'un primum mobile se rapportant à la démographie (David Riesman, Ester Boserup), aux mutations technologiques (Lewis Mumford, Daniel Bell), aux systèmes de valeurs ou aux idéologies (Louis Althusser, Clifford Geertz).

Vers des théories "à moyenne portée"

Quels enseignements peut-on tirer à partir de ces premières indications ? On notera d'emblée que toute théorie générale prétendant extirper de quelques affirmations réputées "évidentes" des conséquences universellement valables comporte beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. Ce qui est en question, ce n'est pas tellement l'aptitude de la sociologie à avoir un caractère scientifique, à dégager certaines régularités, mais bien plutôt sa prétention à légiférer pour l'humanité tout entière à travers la formule : "Si A, alors B." On s'expose alors soit à inventer des concepts vides de sens, soit à être rapidement contredit par les faits.

 

Bon nombre d'entreprises, inattentives à la diversité du réel, ont cru à l'existence d'une pierre philosophale à partir de laquelle tout –ou l'"essentiel" – aurait pu s'expliquer. Mais l'adoption de telles vues contraint à déformer artificiellement certains phénomènes pour les adapter de force à l'interprétation retenue. On soutiendra ainsi que l'industrialisation entraîne nécessairement la nucléarisation de l'institution familiale ; on associera de même à la modernisation une régression inévitable des pratiques religieuses ; on fera encore valoir que la violence et la "montée aux extrêmes" sont fonction de l'intensité du mécontentement ambiant. Réfutée par l'expérience ou rendue caduque par des travaux ultérieurs, cette façon de procéder n'est pas sans poser problème. D'autres démarches, plus "contextuelles", n'ont-elles pas également droit de cité ?

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